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L'instrumentalisation des droits de l'homme en République démocratique du Congo

  • Paul KABUDOGO RUGABA
  • 8 juil.
  • 4 min de lecture

Depuis plusieurs décennies, la question des droits de l'homme constitue l'un des principaux défis auxquels sont confrontés les différents régimes politiques en République démocratique du Congo. Depuis le régime de Mobutu jusqu'aux gouvernements successifs qui lui ont succédé, les violations des droits fondamentaux ont régulièrement alimenté les débats nationaux et internationaux. Toutefois, la période récente semble marquée par une évolution plus préoccupante encore : l'instrumentalisation des droits de l'homme à des fins politiques.

Cette instrumentalisation se manifeste notamment par une sélectivité croissante dans la dénonciation des violations. Plusieurs figures historiques du militantisme congolais des droits humains, qui avaient acquis une reconnaissance internationale sous les régimes précédents grâce à leur engagement constant contre les atteintes aux libertés fondamentales, sont aujourd'hui accusées d'observer un silence remarquable face à certaines violations graves imputées aux autorités actuelles.

Le cas de Paul Nsapu illustre cette controverse. Ancien vice-président de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et figure emblématique du plaidoyer international contre les violations commises sous la présidence de Joseph Kabila, il occupe désormais la présidence de la Commission nationale des droits de l'homme (CNDH). Or, plusieurs observateurs s'interrogent sur l'absence de prises de position publiques de cette institution à propos de certaines exactions particulièrement graves, notamment les massacres de civils à Goma ou d'autres opérations militaires ayant entraîné un nombre élevé de victimes parmi les populations civiles.

Les critiques portent également sur l'absence de dénonciation de certaines pratiques contraires au droit international humanitaire. Des témoignages font état de l'installation de positions militaires FRDC et leur armement lourd dans de camps de déplacés, exposant ainsi les populations civiles aux ripostes des groupes armés et les transformant de facto en boucliers humains. Les cas avérés se sont observés dans les camps des déplacés à Goma, en 2024, de Mikenke et les villages de Banyamulenge dans les périphéries Minembwe, à Bibogobogo. Ils constituent de graves violations des règles fondamentales du droit des conflits armés, qui imposent à toutes les parties de protéger les civils contre les effets des hostilités.

Plus troublant encore est le silence entourant des actes d'une brutalité extrême qui auraient été commis au cours du conflit. Plusieurs témoignages rapportent des scènes de lynchage, de mutilation et même d'anthropophagie. À Lweba, dans le territoire de Fizi, le major Kamizobe Joseph a été capturé par des combattants Wazalendo, lynché, brûlé vif puis son corps a fait l'objet d'actes de cannibalisme. Des récits similaires concernent Ntayoberwa et plusieurs de ses compagnons. À Goma également, avant la prise de la ville, des images et des témoignages ont circulé faisant état de violences d'une rare sauvagerie, au point que certains observateurs y ont vu une banalisation de la barbarie. ces faits sont confirmés, ils ne relèvent plus seulement des crimes de guerre : ils témoignent d'une déshumanisation profonde, où la violence ne cherche plus seulement à vaincre un adversaire, mais à effacer jusqu'à sa dignité humaine. Le silence qui entoure de telles atrocités nourrit le sentiment d'une justice sélective et d'une indignation à géométrie variable, au détriment des victimes et de la vérité.

Une autre dimension souvent négligée concerne la situation des réfugiés congolais installés depuis plusieurs décennies dans les pays voisins, notamment au Rwanda, au Burundi, au Kenya et en Ouganda. L'absence de solutions durables à leur retour est fréquemment présentée comme l'une des causes structurelles de l'instabilité persistante dans l'est du pays. Malgré l'ancienneté de cette crise humanitaire, les critiques soulignent que cette question a rarement occupé une place centrale dans les campagnes internationales de plaidoyer conduites par certaines organisations de défense des droits de l'homme.

Cette évolution contraste fortement avec l'activisme observé durant les années précédentes. Sous la présidence de Joseph Kabila, plusieurs organisations congolaises de défense des droits humains — portées notamment par des personnalités telles que Paul Nsapu, Georges Kapiamba, Jean-Claude Katende ou Christophe Ngoyi — avaient développé un important travail de documentation, de dénonciation et de plaidoyer auprès des institutions internationales. Leur engagement avait largement contribué à attirer l'attention de la communauté internationale sur les violations des droits fondamentaux commises en RDC. En revanche, depuis l'arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi, cet activisme apparaît, aux yeux de nombreux observateurs, nettement moins soutenu. Cette évolution nourrit les critiques de ceux qui estiment que la proximité politique, régionale ou communautaire entre certains acteurs de la société civile et les nouvelles autorités aurait affaibli l'indépendance et la vigueur de leur plaidoyer, remettant ainsi en question le principe d'universalité qui devrait guider toute défense des droits de l'homme.

Le contraste entre cet activisme passé et la perception d'une plus grande réserve face aux violations contemporaines nourrit aujourd'hui un débat de fond sur l'indépendance de la société civile congolaise. Aux yeux de nombreux observateurs, la crédibilité des institutions nationales de protection des droits de l'homme dépend de leur capacité à appliquer les mêmes critères d'analyse et de dénonciation, indépendamment de l'identité politique des auteurs présumés des violations. Toute perception de sélectivité risque d'affaiblir la confiance des populations dans les mécanismes nationaux de protection des droits fondamentaux et de remettre en question le principe même d'universalité sur lequel repose le droit international des droits de l'homme.

Ainsi, la crise actuelle ne réside pas uniquement dans la multiplication des violations des droits humains, mais également dans l'affaiblissement progressif de la confiance accordée aux institutions censées les prévenir, les documenter et les dénoncer. Lorsque les mécanismes de protection apparaissent comme sélectifs ou politiquement orientés, les droits de l'homme cessent d'être perçus comme une norme universelle pour devenir un instrument de confrontation politique, au détriment des victimes et de la crédibilité même du système de protection.

 

 
 
 

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