La « guerre des Quatorze » dans la mémoire banyamulenge : traditions orales, razzias de bétail et recomposition des rapports de force dans les Hauts-Plateaux
- Paul KABUDOGO RUGABA
- 21 juil.
- 5 min de lecture
Une guerre oubliée des marges de la Première Guerre mondiale

L'histoire de la Première Guerre mondiale en Afrique est souvent racontée à travers les campagnes militaires qui opposèrent les puissances coloniales dans l'Afrique orientale allemande. Pourtant, dans les Hauts-Plateaux du Sud-Kivu, la mémoire collective banyamulenge conserve le souvenir d'un épisode rarement évoqué dans les travaux historiques : la « guerre des Quatorze », appelée en kinyamulenge Gatoroshi (de quatorze, en référence à l'année 1914).
Contrairement aux grandes batailles européennes abondamment documentées, cette guerre est connue essentiellement par les traditions orales. Si les archives coloniales demeurent peu explicites sur son impact dans les Hauts-Plateaux, les récits transmis de génération en génération décrivent une période de profondes pertes économiques, marquée par des saisies massives de bétail, principal fondement de l'économie pastorale banyamulenge.
Ces récits ne constituent pas seulement une mémoire de la souffrance ; ils permettent également de comprendre certaines transformations durables de l'occupation de l'espace et des rapports de force entre les communautés de la région.
Deux traditions orales pour expliquer les razzias
Les traditions recueillies auprès des anciens présentent deux explications principales quant à l'origine de ces confiscations de bétail.
La version de l'effort de guerre belge
Selon une première tradition, les autorités coloniales belges auraient organisé une vaste réquisition de bovins afin d'approvisionner les troupes engagées dans la campagne contre l'Afrique orientale allemande.
Dans cette perspective, les Banyamulenge, réputés pour l'importance de leurs troupeaux, auraient été particulièrement sollicités. Les opérations visaient essentiellement le bétail plutôt que les personnes elles-mêmes. Les animaux étaient saisis pour nourrir les soldats mobilisés dans l'effort de guerre colonial.
Cette interprétation s'inscrit dans un phénomène bien documenté ailleurs en Afrique : les réquisitions de vivres, de porteurs et de bétail destinées à soutenir les armées européennes pendant la Première Guerre mondiale.
La version des troupes allemandes réfugiées au Burundi
Une seconde tradition orale propose une explication différente.
Selon ce récit, après la défaite progressive des forces allemandes en Afrique orientale, plusieurs milliers de militaires et de civils allemands ( 22000 personnes) se seraient regroupés dans la ville de Bujumbura, la capitale du Burundi.
Ces groupes, privés de ravitaillement régulier à mesure que l'Empire allemand perdait le contrôle de ses colonies, auraient rapidement été confrontés à une grave pénurie alimentaire.
Dans ce contexte, des expéditions auraient été organisées afin de se procurer du bétail dans les régions voisines. Les zones pastorales situées autour de Bujumbura, notamment celles occupées par les Barundi et les Banyamulenge, constituaient alors les principaux espaces d'élevage de gros bétail accessibles.
Bien que cette mémoire soit associée à la « guerre de 1914 », les anciens précisent souvent que ces événements se seraient produits plutôt vers les dernières années du conflit, lorsque les forces allemandes étaient déjà en situation de repli.
Une méthode de prédation identique dans les deux récits
Malgré leurs divergences quant à l'identité des auteurs de ces opérations, les deux traditions orales présentent une remarquable convergence sur le déroulement des événements et les méthodes employées. La confusion observée dans les récits entre les autorités belges et les militaires allemands ne doit pas être interprétée comme une contradiction majeure, mais replacée dans son contexte historique. Pour les Banyamulenge de l'époque, les Européens étaient désignés indistinctement sous le terme abazungu (« les Blancs »), sans distinction précise de leur nationalité. Vivant dans un environnement relativement isolé des centres administratifs coloniaux, ils disposaient de très peu d'informations sur les rivalités entre les puissances européennes. Il est d'ailleurs probable que cette période ait correspondu à leurs premiers contacts directs avec les représentants des États coloniaux, ce qui explique que la mémoire collective ait retenu avant tout l'image de « l'homme blanc » plutôt que celle de la Belgique ou de l'Allemagne.
Au-delà de cette incertitude, les traditions recueillies décrivent un mode opératoire pratiquement identique. Selon les témoignages transmis de génération en génération, les autorités ou les forces militaires à l'origine des expéditions auraient distribué des armes à certaines populations locales afin qu'elles servent d'auxiliaires dans les opérations de collecte forcée du bétail. Ces groupes parcouraient les régions d'élevage, s'emparaient des troupeaux par la contrainte, puis les acheminaient vers les commanditaires des expéditions, qu'il s'agisse d'autorités coloniales ou de contingents militaires en quête de ravitaillement.
Cette convergence des traditions orales confère une certaine cohérence au souvenir de ces événements, même si l'identité exacte des organisateurs demeure discutée. Elle invite néanmoins à la prudence méthodologique. Les récits de mémoire constituent une source historique précieuse, mais ils gagneraient à être confrontés aux archives coloniales belges et allemandes, ainsi qu’aux rapports administratifs. Une telle approche permettrait de mieux établir l'ampleur des razzias, d'en identifier les véritables acteurs et d'en préciser la chronologie, tout en éclairant un épisode encore largement méconnu de l'histoire des Hauts-Plateaux du Sud-Kivu.
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Des conséquences durables sur l'occupation des Hauts-Plateaux
Au-delà des pertes immédiates, cette période semble avoir profondément influencé les stratégies d'occupation de l'espace chez les Banyamulenge.
Les razzias répétées auraient poussé de nombreuses familles à déplacer davantage leurs troupeaux vers les zones les plus élevées des Hauts-Plateaux, considérées comme plus difficiles d'accès et plus favorables à la protection du bétail.
Cette dynamique aurait contribué à renforcer le caractère montagnard de l'habitat banyamulenge, déjà largement façonné par les exigences du pastoralisme.
Ainsi, un épisode lié à un conflit mondial aurait indirectement accéléré des transformations territoriales dont les effets se feraient sentir bien au-delà de la période coloniale.
Une redistribution des armes et un nouvel équilibre militaire régional
Les traditions orales attribuent également à cette période une autre conséquence majeure : la diffusion d'armes à feu parmi certaines communautés locales.
Selon ces récits, les armes distribuées aux auxiliaires chargés des razzias ne furent pas toutes récupérées après les opérations. Elles seraient restées entre les mains de certains groupes qui les utilisèrent ultérieurement dans les rivalités régionales.
Dans la mémoire banyamulenge, cette circulation d'armes est fréquemment associée à l'ascension militaire de Mahina, chef bafuliiru dont les campagnes sont encore évoquées dans les traditions locales. Plusieurs récits soutiennent que cette supériorité militaire lui aurait permis de mener des offensives contre diverses communautés voisines, notamment les Banyamulenge et les Bavira.
Une mémoire encore largement inexplorée
La « guerre des Quatorze » demeure l'un des épisodes les moins étudiés de l'histoire des Hauts-Plateaux du Sud-Kivu.
Alors que la Première Guerre mondiale en Afrique a suscité de nombreux travaux consacrés aux campagnes militaires et aux rivalités coloniales, les effets indirects du conflit sur les sociétés pastorales de l'intérieur restent largement méconnus.
Les traditions orales banyamulenge rappellent pourtant que les guerres mondiales ne se sont pas limitées aux champs de bataille. Elles ont également bouleversé les économies locales, transformé les rapports entre communautés et contribué à redessiner durablement les équilibres politiques régionaux.
Croiser ces mémoires avec les archives belges, et allemandes permettrait sans doute d'éclairer davantage cet épisode oublié. Une telle démarche offrirait non seulement une meilleure compréhension de l'histoire des Banyamulenge, mais aussi une vision plus complète des répercussions de la Première Guerre mondiale dans les régions périphériques de l'Afrique centrale.
Le 21 juillet 26
Paul Kabudogo Rugaba




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