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Minembwe dans l’antichambre de l’extermination: l’agonie silencieuse des Hauts-Plateaux 

  • Paul KABUDOGO RUGABA
  • 20 mai
  • 4 min de lecture

Minembwe n’est plus seulement un territoire. C’est devenu un immense espace de survie, un paysage de ruines où la vie humaine semble avoir perdu toute valeur. Depuis bientôt dix ans, cette terre des Hauts-Plateaux vit sous le vacarme incessant des mortiers. Jour et nuit, les explosions déchirent les collines. Depuis plus d’une année encore, les drones et les avions Sukhoï ont transformé le ciel en menace permanente. Ici, même l’air semble devenu ennemi. Chaque bruit annonce la mort. Chaque ombre dans le ciel provoque la panique.

Les villages qui autrefois résonnaient des voix des bergers, des chants des femmes revenant des champs et des jeux des enfants ne sont plus aujourd’hui que des carcasses calcinées. Des maisons éventrées, des toits arrachés, des champs abandonnés où l’herbe sauvage pousse désormais sur les cendres de la vie. Les pâturages sont devenus des zones de chasse aérienne : les drones y surveillent les moindres mouvements et tirent sur tout ce qui bouge. Même les vaches, symbole de vie et de dignité pour cette communauté pastorale, ont été méthodiquement exterminées ou pillées.

La destruction n’est pas seulement militaire ; elle est organisée pour briser toute possibilité de survie. Détruire les récoltes, brûler les villages, disperser le bétail, empêcher les semailles : tout indique une stratégie d’asphyxie progressive. Minembwe ressemble désormais à une prison à ciel ouvert où des milliers de personnes survivent entassées dans un périmètre dérisoire de quelques kilomètres, encerclées par la peur, la faim et les armes.

Et pourtant, cette population vivait essentiellement de l’agriculture et de l’élevage. Lui retirer l’accès à la terre et aux pâturages revient à lui retirer le droit même d’exister. Dans cet espace réduit et surpeuplé, les déplacés venus des villages détruits s’entassent dans des conditions indescriptibles. La faim y a sculpté les corps. Les visages sont méconnaissables. Les regards sont vides. Les yeux profondément excavés. Les lèvres sèches, fendues par la déshydratation. Les corps amaigris avancent comme des ombres humaines. Beaucoup ne marchent plus : ils vacillent. On ne distingue plus les jeunes des vieux. Tout le monde semble avoir vieilli de cinquante ans.

Les enfants grandissent dans le bruit des bombardements. Ils apprennent à reconnaître le son des drones avant même d’apprendre à lire. Certaines personnes perdent connaissance au moindre bruit dans le ciel. Le traumatisme collectif est devenu permanent. Ici, la guerre ne tue pas seulement les corps ; elle détruit lentement les esprits.

L’hôpital lui-même, faute de médicaments et de matériel, n’est plus véritablement un lieu de soins. Il est devenu un lieu où l’on constate la mort, où les familles viennent regarder s’éteindre les leurs dans l’impuissance la plus absolue. Il manque tout : le sel, le sucre, l’huile, le savon, les vivres les plus élémentaires. Le blocus a étranglé la région au point de transformer chaque besoin quotidien en luxe inaccessible.

Et pendant que cette population agonise, le monde regarde ailleurs.

Le Programme alimentaire mondial a tenté, ce 20 mai 2026, d’apporter un minimum de secours à ces populations survivantes. Les équipes humanitaires ont été autorisées à parcourir toute la plaine de Luvungi jusqu’à Baraka. Pourtant, l’accès aux Hauts-Plateaux et aux zones habitées par les Banyamulenge leur a été interdit. Or, ce sont précisément ces populations qui figurent parmi les plus touchées, les plus sinistrées et les plus directement visées par la guerre.

Cette exclusion ciblée soulève une question fondamentale : comment expliquer que l’aide humanitaire soit empêchée d’atteindre les populations les plus vulnérables, sinon par l’existence d’une volonté politique et militaire de les isoler davantage ? Pour beaucoup, une telle réalité constitue un indice grave de l’existence d’un processus d’extermination en cours.

Et pourtant, les accords internationaux de Doha, de Washington et de Montreux appelaient explicitement à garantir l’accès humanitaire aux populations civiles. Mais, sur le terrain, les routes demeurent verrouillées. Les barrières militaires et  celles contrôlées par les Wazalendo et les forces alliées au gouvernement, parlent désormais plus fort que les engagements diplomatiques et les principes humanitaires proclamés dans les conférences internationales.

Cette posture est renforcée par l’attitude de la communauté internationale qui, en imposant le recul l’AFC-m23 et MRDP venus au secours de cette population de plus de 75 kilomètres, offre de fait un avantage stratégique à la coalition gouvernementale. Cette situation permet l’intensification du siège et de l’asphyxie d’une communauté que le pouvoir de Félix-Antoine Tshisekedi n’a jamais véritablement acceptée ni intégrée dans sa vision politique du Congo. Aux yeux de nombreux observateurs locaux, tout semble désormais sacrifiable — vies humaines, stabilité régionale et principes humanitaires — pourvu que l’objectif d’élimination totale des Tutsi au Congo soit poursuivi jusqu’à son terme.

Le plus tragique est peut-être ce silence. Car le refus d’accès aux humanitaires, dans n’importe quelle autre région du monde, provoquerait une onde de choc médiatique et politique. Ici, rien. Presque aucun reportage. Presque aucune indignation internationale proportionnelle à l’ampleur de la catastrophe. Comme si certaines vies comptaient moins que d’autres.

Cette impression de complaisance devient d’autant plus insupportable que les discours officiels du président continuent de prétendre protéger la communauté banyamulenge, alors même que les attaques s’intensifient et que l’étau se resserre chaque jour davantage autour des civils.

Minembwe donne aujourd’hui l’image d’une population abandonnée au bord de l’effacement. Une population enfermée entre les bombes, la faim et l’indifférence internationale. Les villages détruits sont rasés pour empêcher tout retour futur. Les survivants sont maintenus dans des conditions où la mort lente devient une méthode de guerre.

Et derrière ce drame humain se profile une vérité brutale : les minerais stratégiques de la République démocratique du Congo semblent avoir plus de valeur que les vies humaines qu’ils coûtent. Ils ont acheté des silences diplomatiques, anesthésié certaines consciences internationales et réduit les cris des victimes à un simple bruit de fond dans les calculs géopolitiques mondiaux.

Minembwe n’est donc pas seulement un lieu assiégé. C’est le miroir tragique d’un monde où les intérêts économiques peuvent finir par étouffer jusqu’au devoir élémentaire d’humanité.

Le 20 mai 2026

Paul Kabudogo Rugaba

 

 
 
 

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