Mulenge faisait-il partie du royaume du Rwanda précolonial?
- Paul KABUDOGO RUGABA
- il y a 2 heures
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Est-ce que Mulenge faisait-il partie du royaume du Rwanda précolonial? Il est tout aussi ardu d’affirmer catégoriquement cette hypothèse que de la réfuter. Nous parlons ici d’une époque où la notion même de frontière, telle que conçue par les États modernes, était inexistante. Les limites territoriales se dessinaient plutôt au gré de l’influence politique, de la force des alliances et de l’occupation humaine. Dans ce contexte, la présence d’un peuple sur un territoire suffisait à en faire une terre lui appartenant, sans nécessiter de lignes tracées à l’encre sur des cartes administratives.
La question se complexifie d’autant que l’on sait, grâce aux traditions orales et à l’analyse linguistique, qu’une grande partie des Bafulero, aujourd’hui établis dans le Sud-Kivu, sont originaires du Rwanda. Leur capitale, Lemera, en est un témoignage éloquent. « Lemera » est un toponyme purement kinyarwanda, et l’on recense au Rwanda plusieurs localités portant ce même nom. La tradition orale rapporte d’ailleurs que ce sont les Banyarwanda de l’ancienne monarchie qui leur attribuèrent le nom « Bafulero ». Elle indique également que les Bafulero payaient l’impôt (amaturo) au roi du Rwanda, signe d’une forme de vassalité ou, du moins, d’allégeance à la monarchie rwandaise.
Les cartes historiques du royaume du Rwanda confirment en partie ces récits. Elles indiquent qu’une portion significative de l’actuel Sud-Kivu relevait autrefois de son autorité. Cette zone, dénommée Bushubi, englobe les régions actuelles de Kamanyola, Rubarika et Luvungi, et il n’est pas exclu que Kiringye et Lemera aient également appartenu à cet espace rwandais.
Concernant les Banyamulenge, leur appartenance culturelle au monde des Banyarwanda ne souffre d’aucune contestation. Cependant, aucune tradition n’affirme qu’ils payaient directement l’impôt au roi du Rwanda. Un récit oral relate toutefois un épisode singulier, empreint de mystère et de profondeur symbolique. Lors d’une visite au lieu-dit Cendajuru (Katobo), le Mwami aurait aperçu un taureau de grande beauté nommé Ruziga, appartenant à un certain Kayira. Fasciné par la puissance et la prestance de l’animal, le roi tenta de le toucher et de le caresser, mais Ruziga, fier et agressif, menaçait quiconque osait l’approcher. Finalement, le Mwami déclara ces mots énigmatiques : “Urakarigita, babure ishakiro” – « Puisses-tu disparaître à jamais, que nul ne puisse te localiser ». Ruziga disparut aussitôt. Selon la tradition, on entendait parfois son mugissement au loin, affirmant son territoire (kwivuga), ou l’on retrouvait ses bouses encore fumantes, mais nul ne le revit jamais. Était-ce un fait historique transposé dans la légende, ou un mythe enraciné sur un événement réel ? La frontière entre histoire et mythe, ici encore, reste ténue.
La plupart des récits rapportant la visite d’un roi à Cendajuru omettent de mentionner explicitement son nom. Toutefois,il faut préciser qu’il s’agit d’une visite et non d’une conquête ou d’un règne. Certains indices laissent penser qu’il pourrait s’agir du roi Yuhi V Musinga, lors de son exil vers Moba en 1931. Pourtant, une question demeure : Cendajuru se situe en retrait du trajet officiel qu’aurait dû emprunter le roi, escorté par l’administration coloniale belge. Lui aurait-on accordé une permission spéciale pour explorer les environs ? Rien, dans les archives ni dans la tradition orale, ne le confirme.
Par ailleurs, aucun témoignage ne fait état d'une visite ultérieure ou antérieure d’un autre souverain rwandais dans cette région.
Et une autre interrogation s’impose : Musinga et Kayira — le chef local de l’époque — furent tous deux déportés, sinon à la même date, du moins au cours de la même periode.la déportation est anterieur a celle de Yuhi V Musinga qui s'est déroulée en deux étapes majeures : 1) En 1931 : Le 12 novembre 1931, il est officiellement destitué par les autorités belges. Il est immédiatement banni de sa capitale et relégué à Kamembe, dans la région de Shangugu (Cyangugu) au sud-ouest du Rwanda. 2) En 1940 : Au début de la Seconde Guerre mondiale, craignant son influence, l'administration coloniale le déporte définitivement hors du Rwanda, en exil au Congo belge (dans la localité de Moba), où il meurt en 1944
Dans ces conditions, comment cette visite aurait-elle pu avoir lieu ? serait-elle une visite du le roi Kigeli IV Rwabugiri? C’est fort possible surtout quand on sait ce monarque était conquérant et qui a attaqué le Bunyabungo (l’actuelle Bushi ou se trouve actuellement la ville de Bukavu). L'hypothèse demeure fascinante, mais elle soulève plus de doutes que de certitudes. Elle appelle à une recherche plus rigoureuse, à la croisée de l’histoire officielle et de la mémoire populaire.
Plus récemment, dans les années 1950, face aux vicissitudes grandissantes et aux tentatives de déstabilisation orchestrées par l’administration coloniale belge, une délégation de notables Banyamulenge se rendit au Rwanda. Leur objectif : solliciter l’appui du roi Mutara III Rudahigwa dans leur plaidoyer pour la reconnaissance et la protection de leur communauté. Le monarque les accueillit avec chaleur et bienveillance, les reconnaissant sans équivoque comme ses frères.
C’est à cette occasion qu’il leur adressa une parole à la fois simple et prophétique : « Muzabera u Rwanda imbuto y’Abanyarwanda bashya », autrement dit : « Vous serez la semence du repeuplement du Rwanda. »
Cette déclaration, en apparence anodine, résonne aujourd’hui avec une profondeur troublante. Avait-il, dès cette époque, entrevu les bouleversements à venir ? Les violences de 1959 ? Le génocide des Tutsis de 1994 ? Peut-être cherchait-il, par ces mots, à inscrire un espoir dans l’histoire — celui d’un peuple exilé, porteur d’une mémoire vivante, et destiné un jour à participer à la renaissance de sa patrie d’origine.
Une chose demeure certaine, au-delà des incertitudes qui entourent l’histoire précoloniale des frontières régionales. Si le Bushubi – ce territoire mentionné dans les archives et traditions comme partie intégrante du royaume du Rwanda – s’étendait effectivement de Lemera jusqu’à l’actuelle frontière rwandaise, il n’en demeure pas moins que les hauts plateaux situés au-delà de Mulenge n’avaient jamais appartenu à ce royaume.
Ces hauts plateaux, comprenant les Moyens Plateaux au-delà de Mulenge ainsi que l’ensemble des Hauts Plateaux, constituent une vaste étendue qui court du nord au sud, depuis Rurambo jusqu’à Nganji, en passant par Mibunda, Marunde Minembwe, Lulenge Mirimba et bien d’autres localités. Aucun récit historique ou cartographie ancienne n’en attribue la souveraineté au Rwanda. Ils étaient des terres ouvertes, inhabitées ou occupées par intermittence par la seul communauté forestières de Batwa (les pygmées). Leur appropriation fut le fruit d’un élan pionnier, d’une entreprise d’exploration et de conquête pastorale menée par les Banyamulenge eux-mêmes.
En réalité, ces espaces constituent une découverte purement banyamulenge. Ce sont eux qui, poussés par leur vocation pastorale, leur quête d’altitude favorable à l’élevage bovin et leur instinct de survie, s’y établirent progressivement. Ils y fondèrent des villages, ouvrirent des sentiers, y érigèrent des traditions, et y donnèrent de noms. Ainsi, l’ensemble des Hauts-plateaux ne furent pas de simples extensions de royaumes anciens du Rwanda, mais bien des créations identitaires et culturelles construites de leurs mains et consolidées par leurs générations successives.
Ces faits, que confirme la tradition orale banyamulenge, rappellent une vérité fondamentale : l’histoire n’est pas uniquement faite de royaumes conquérants et de souverainetés imposées. Elle est aussi façonnée par les peuples qui explorent, qui s’installent, qui donnent un nom aux rivières, qui tracent des pâturages et qui élèvent des enfants sur des terres jusque-là silencieuses.
C’est en cela que réside la force et la dignité du peuple banyamulenge : ils n’ont pas hérité ces hauts plateaux, ils les ont créés.
Ces récits, qu’ils soient historiques ou mythiques, soulignent une vérité souvent ignorée : les appartenances territoriales de l’Afrique précoloniale n’étaient pas des découpages artificiels, mais des espaces d’influence, de culture et d’allégeance. Réduire cette complexité millénaire à des frontières tracées à Berlin ou Bruxelles relève d’une simplification dangereuse, qui nie la profondeur des liens ethno-culturels et historiques entre les peuples. Ainsi, qu’il s’agisse des Bafulero ou des Banyamulenge, leurs racines rwandaises témoignent d’une réalité qui dérange parfois, mais qu’aucune propagande ne saurait effacer.
Le 3 août 2026
Paul Kabudogo Rugaba




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