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Quand la compassion choisit ses victimes : les Banyamulenge face à l'humanitaire à deux vitesses

  • Paul KABUDOGO RUGABA
  • il y a 7 heures
  • 4 min de lecture

Pendant des années, j'ai voulu croire que les principes humanitaires étaient réellement universels. Je pensais que la souffrance d'un enfant déplacé avait la même valeur, qu'il soit Banyamulenge, Bembe, Fuliru, Nyindu ou membre de toute autre communauté. Je croyais que le statut de réfugié était défini par le droit international et non par l'identité ethnique ou le récit politique dominant.

Les faits m'ont malheureusement convaincu du contraire.

L'histoire récente de l'Est de la République démocratique du Congo révèle une réalité profondément dérangeante : la compassion internationale n'est pas toujours impartiale. Elle semble parfois distinguer les victimes qui méritent d'être protégées de celles dont la souffrance peut être ignorée.

Depuis près d'une décennie, les Banyamulenge dénoncent les massacres, les déplacements forcés, les incendies de villages, la destruction de leurs troupeaux, les discours de haine et les appels publics à leur élimination. Ils ont alerté les autorités nationales, les organisations internationales, les agences humanitaires et les grandes puissances. Pourtant, leurs appels sont restés, dans une large mesure, sans réponse proportionnée.

Comment expliquer un tel silence ?

La réponse est aussi simple qu'inquiétante.

Avant même que leurs maisons ne soient incendiées, les Banyamulenge avaient déjà été dépouillés de leur légitimité de victimes. Pendant des années, ils ont été présentés comme des étrangers, des envahisseurs ou les complices systématiques de rébellions armées. Cette construction politique a progressivement transformé une population civile en suspect collectif. Une fois cette image installée, leurs souffrances sont devenues secondaires. Leur déplacement n'a plus suscité l'indignation qu'il aurait dû provoquer.

L'ethnocide ne commence pas seulement lorsque les armes parlent. Il commence lorsque l'on persuade une société qu'un groupe humain mérite moins de protection qu'un autre. Il progresse lorsque les victimes perdent jusqu'au droit d'être reconnues comme telles.

C'est précisément ce qui s'est produit.

Aujourd'hui, la situation offre un contraste saisissant.

Alors que certaines zones des Hauts-Plateaux connaissent une relative accalmie, des communautés voisines, qui refusent de vivre sous l'autorité des forces ayant pris le contrôle de ces territoires, choisissent de partir ou de demander refuge ailleurs. Leur protection est immédiatement reconnue. Leur droit de fuir est défendu. Leur refus de rentrer est respecté. Des mécanismes de protection se mobilisent avec raison pour répondre à leurs besoins.

Je ne remets nullement en cause leur droit à cette protection.

Toute personne qui fuit un conflit doit être protégée.

Mais une question s'impose : pourquoi cette même énergie n'a-t-elle jamais été déployée lorsque les Banyamulenge étaient, eux aussi, contraints de fuir les mêmes territoires ?

Pourquoi certaines souffrances mobilisent-elles immédiatement la conscience internationale, tandis que d'autres restent confinées dans les marges de l'actualité ?

Cette contradiction apparaît avec encore plus de force dans la question du rapatriement des réfugiés.

Les personnes ayant quitté Uvira en 2025 sont aujourd'hui considérées, à juste titre, comme libres de ne rentrer que lorsqu'elles estimeront les conditions suffisamment sûres. Aucun acteur international ne songe à les contraindre. Leur choix est respecté.

Dans le même temps, des dizaines de milliers de réfugiés banyamulenge vivent depuis parfois près de trois décennies dans les pays voisins. Depuis des années, beaucoup demandent volontairement leur rapatriement. Ils réclament simplement le droit de rentrer chez eux, de reconstruire leurs villages et de retrouver une existence normale.

Leur demande, pourtant, demeure largement ignorée.

Nous assistons ainsi à un paradoxe moral difficilement défendable : certains réfugiés sont suppliés de ne rentrer que lorsqu'ils se sentiront en sécurité, tandis que d'autres supplient depuis des décennies qu'on organise leur retour sans jamais être véritablement entendus.

Peut-on encore parler d'universalité des droits lorsque le droit au retour dépend de l'identité de ceux qui le revendiquent ?

Peut-on invoquer le droit international tout en appliquant ses principes de manière sélective ?

Cette sélectivité est dangereuse. Elle nourrit le sentiment que certaines vies comptent davantage que d'autres. Elle affaiblit la crédibilité des institutions humanitaires. Elle alimente la méfiance envers les organisations internationales et fragilise les perspectives de réconciliation.

Les acteurs humanitaires invoquent souvent les principes d'humanité, d'impartialité, de neutralité et d'indépendance. Pourtant, ces principes ne peuvent rester de simples déclarations. Ils doivent se traduire dans les faits, sans distinction d'origine, d'appartenance ethnique ou de perception politique.

Il est temps de rompre avec cette hiérarchie implicite des victimes.

Les Banyamulenge n'ont jamais demandé un traitement de faveur. Ils réclament uniquement ce que le droit international garantit à tout être humain : une protection égale, une reconnaissance égale de leurs souffrances et une égalité devant les mécanismes humanitaires.

Car une vérité s'impose.

La discrimination humanitaire ne tue peut-être pas directement. Mais elle prolonge les conflits, légitime les exclusions et prépare les violences de demain. Lorsqu'une communauté comprend que ses morts comptent moins, que ses déplacés intéressent moins et que ses réfugiés attendront toujours plus longtemps que les autres, elle perd confiance non seulement dans les institutions, mais aussi dans l'idée même de justice.

L'histoire jugera sévèrement ceux qui auront transformé l'universalité des droits humains en un principe à géométrie variable.

Car la compassion cesse d'être une valeur universelle dès l'instant où elle choisit ses victimes.

 

Le 26 juil. 26

Paul Kabudogo Rugaba

 
 
 

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