De la persécution historique à l’instrumentalisation politique : construction discursive, dynamiques conflictuelles et crise du leadership en RDC
- Paul KABUDOGO RUGABA
- il y a 2 jours
- 4 min de lecture
L’histoire des Banyamulenge s’inscrit dans une continuité marquée par des épisodes récurrents de marginalisation, de violences et de persécutions, depuis la période coloniale jusqu’à l’époque contemporaine. Toute tentative de nier ou de minimiser cette réalité ne relève pas d’une simple divergence d’interprétation, mais s’apparente à une entreprise de propagande poussée à l’extrême, et à une posture profondément cynique, déconnectée des faits historiques et des expériences vécues par les populations concernées.
Lorsque certains acteurs congolais, en interaction avec des groupes tels qu’Akagara et les Wazalendo, se manifestent à travers des pratiques d’intimidation, ils peuvent donner l’apparence d’une ouverture au dialogue. Toutefois, les tentatives de désescalade, qu’elles prennent la forme d’un échange structuré ou d’une médiation symbolique se heurtent rapidement à une impasse. Ces interactions révèlent moins une disposition réelle à la discussion qu’une faiblesse structurelle de l’argumentation.
Cette limite procède d’un mode de production du discours structuré par la reproduction de schémas préalablement intériorisés. Les acteurs concernés tendent à réitérer de manière quasi mécanique un corpus idéologique appris, révélateur d’un processus d’endoctrinement. Des expressions telles que « vrai Congolais de père et de mère », « infiltration », « annexion du Congo par le Rwanda », « hégémonie tutsi », « empire hima-tutsi », ou encore la négation de l’existence des Banyamulenge et des Tutsi congolais, constituent les motifs récurrents de ce registre discursif.
Dans un tel cadre, le débat rationnel se trouve neutralisé, au profit de mécanismes de renversement argumentatif. Les effets y sont systématiquement présentés comme des causes, tandis que des incidents ponctuels, parfois mineurs ou déjà résolus, sont reconfigurés comme des éléments probants d’un dessein global préconstruit, tel que celui d’une prétendue annexion de la République démocratique du Congo. C'est ça le cheval de batail d’ Akagara!
L’affaire impliquant Dan Gapfizi et Pacifique Masunzu, évoquée notamment lors d’un débat médiatique à la BBC Gahuzamiryango, relève, à l’origine, d’un différend strictement interpersonnel. Il s’agissait d’une rivalité entre deux individus engagés dans une compétition de nature privée. Toutefois, une gestion inappropriée de cette situation, marquée par un usage contestable de l’autorité, a favorisé une dynamique d’escalade. Celle-ci a progressivement conduit à une polarisation du conflit, chaque protagoniste mobilisant ses soutiens respectifs et transformant ainsi un litige individuel en affrontement élargi qui a dué de mois en 2002.
À ce stade, il convient néanmoins de souligner que Dan est aujourd’hui décédé, et ce, bien après la clôture de cette affaire. En ce sens, cet épisode ne produit plus d’effets directs dans le contexte actuel. Sa réactivation dans le débat public relève ainsi davantage d’une instrumentalisation discursive que d’une pertinence factuelle, dans la mesure où les circonstances initiales ont depuis longtemps cessé d’avoir un impact concret.
Ce type de requalification d’un incident isolé en enjeu collectif s’inscrit dans une logique plus large de construction narrative. Celle-ci s’accompagne souvent d’une relecture géopolitique sélective, et ethniste dans laquelle des événements ponctuels sont intégrés à des schémas interprétatifs préexistants. Certaines positions tendent ainsi à présenter la rupture des relations avec des pays voisins comme une nécessité stratégique, non pas en raison de considérations sécuritaires, mais plutôt en fonction de représentations identitaires attribuées à leurs dirigeants. C’est le cas du Rwanda et de l’Uganda, devenu objet de stigmatisation par les médias de RDC et de certains pays occidentaux en occurrence la France et la Belgique.
Dans ce cadre, les alliances et les antagonismes évoluent de manière fluctuante et parfois opportuniste : des États auparavant perçus comme hostiles peuvent être réintégrés dans des coalitions, c’est le cas typique du Burundi, tandis que d’autres, jusque-là considérés comme neutres, deviennent soudainement objets de suspicion. Le Kenya en est une illustration. Ces reconfigurations traduisent l’existence d’une grille de lecture où s’entremêlent facteurs politiques, sécuritaires et identitaires, souvent au détriment d’une analyse empirique rigoureuse et contextualisée des faits.
Dans cette perspective, les groupes de Akagara et les Wazalendo apparaissent, du point de vue sociopolitique, comme difficilement gouvernables. La transformation de leurs représentations et de leurs dispositions demeure limitée dans des conditions ordinaires. Si un changement reste théoriquement envisageable, il relève davantage de l’exception que de la norme. Un individu évoluant au sein de cet environnement idéologique tend ainsi à développer une forte résistance aux révisions critiques de ses convictions. Néanmoins, des contraintes extérieures significatives ou des transformations profondes des cadres de référence — notamment à travers une redéfinition du leadership congolais — pourraient constituer des leviers susceptibles d’infléchir ces dynamiques et de favoriser une recomposition des attitudes.
En effet, il est largement admis que la crise en République démocratique du Congo ne saurait être appréhendée uniquement à travers des facteurs exogènes. Elle renvoie, de manière structurelle, à une problématique de gouvernance et de leadership. Au fil du temps, certaines pratiques administratives ont consolidé une logique de fragmentation sociale fondée sur le principe du « diviser pour régner », héritage direct de l’ordre colonial belge. Dans ce contexte, la désignation récurrente de boucs émissaires apparaît moins comme une stratégie analytique que comme une construction discursive visant à masquer des défaillances internes plus profondes.
Cette tendance à externaliser les responsabilités a conduit à des formes de distorsion de la réalité, où les faits observables sont niés ou reconfigurés au profit de récits alternatifs. Sans recourir nécessairement à une terminologie clinique, il est possible d’y voir une dérive cognitive collective, caractérisée par une difficulté croissante à distinguer entre ce qui relève de l’empirique et ce qui procède de la construction idéologique.
Par ailleurs, les images particulièrement violentes associées à certaines opérations militaires — notamment celles impliquant des frappes de drones revendiquées publiquement — constituent des éléments empiriques difficiles à ignorer. Leur existence et leur reconnaissance officielle posent la question de la responsabilité et de la transparence. Dans ce contexte, toute tentative de négation ou de minimisation de ces faits peut être perçue non seulement comme une remise en cause de la réalité, mais également comme une forme de déni susceptible d’accentuer le sentiment d’injustice et de souffrance chez les victimes.
Enfin, cette dynamique ne saurait être dissociée du rôle des structures étatiques et des logiques d’instrumentalisation politique. Celles-ci peuvent contribuer à diffuser et à consolider des représentations marquées par le rejet, orientées contre certaines identités ou affiliations perçues. Il en résulte une internalisation progressive de ces schémas, se traduisant par des réactions de méfiance ou de rejet à l’égard de référents identitaires spécifiques. Cette intériorisation constitue un facteur clé dans la reproduction et la persistance de ces discours au sein de l’espace social.
Le 07 mars 2026
Paul Kabudogo Rugaba














Commentaires