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Économie de l’attention, guerre cognitive et production du déni : le “slop” et les “infox” comme technologies politiques d’invisibilisation des violences contre les Banyamulenge

  • Paul KABUDOGO RUGABA
  • il y a 6 jours
  • 4 min de lecture

L’irruption du phénomène désigné sous le terme de « slop » s’inscrit dans une mutation structurelle de l’écosystème informationnel contemporain. Loin de relever d’une simple dérive esthétique liée à l’usage de l’intelligence artificielle, le « slop » constitue une forme spécifique de production discursive : une masse de contenus numériques à faible valeur informationnelle, générés à haute fréquence, combinant images synthétiques, narrations fictives et fragments de réel recomposés. Cette prolifération participe d’un régime que l’on peut analyser à travers les cadres théoriques de l’économie de l’attention¹ et du capitalisme de surveillance², dans lesquels la visibilité devient une ressource stratégique et monétisable.

Dans cet environnement, la vérité factuelle perd sa centralité au profit de la viralité, ouvrant la voie à une prolifération massive d’« infox » — entendues comme des informations fausses ou trompeuses diffusées intentionnellement ou non dans l’espace public numérique. Les plateformes telles que TikTok, Facebook, X ou Instagram fonctionnent selon des logiques algorithmiques qui privilégient l’engagement émotionnel, favorisant ainsi les contenus sensationnalistes, polarisants ou spectaculaires. Le « slop » devient alors un vecteur privilégié de ces infox : peu coûteux à produire, adaptable en temps réel, et optimisé pour capter l’attention.

Il ne s’agit plus simplement de désinformer, mais de saturer l’espace cognitif, selon une logique proche du « flooding » informationnel³. Dans ce contexte, les infox ne visent pas uniquement à tromper ; elles participent à une stratégie de brouillage, où l’accumulation de contenus contradictoires rend toute vérification difficile, voire impossible.

Cette saturation ouvre la voie à une transformation qualitative de la propagande. Celle-ci ne cherche plus seulement à imposer une version alternative du réel, mais à dissoudre les conditions mêmes de la vérité. Ce basculement correspond à ce que la littérature contemporaine décrit comme une « guerre cognitive »⁴, dans laquelle les perceptions, les émotions et les cadres interprétatifs des individus deviennent les cibles principales.

La situation observée en République démocratique du Congo illustre de manière particulièrement aiguë ces dynamiques. Les violences dirigées contre certaines communautés minoritaires, notamment les Banyamulenge, s’inscrivent dans un contexte historique et géopolitique complexe. Toutefois, au-delà de la matérialité des violences, se déploie une bataille parallèle : celle du contrôle du récit, dans laquelle les infox jouent un rôle structurant.

Dans cette configuration, les réseaux sociaux deviennent des instruments centraux de production et de diffusion d’infox. Une multitude de contenus numériques circulent, prétendant documenter la réalité, mais contribuant en réalité à sa distorsion. Certaines infox nient les faits, d’autres en redistribuent la responsabilité à des acteurs désignés comme boucs émissaires, tandis que d’autres encore fabriquent de faux témoignages ou des mises en scène pseudo-documentaires. Ce phénomène peut être analysé à travers le concept de « post-vérité »⁵, où les faits objectifs ont moins d’influence que les récits émotionnels et idéologiques.

Plus profondément, il s’agit d’un processus d’invisibilisation active. En saturant l’espace informationnel d’infox et de contenus de type « slop », les acteurs impliqués diluent les preuves, fragilisent les témoignages authentiques et rendent inaudibles les alertes des victimes. Cette dynamique rejoint les analyses de Stanley Cohen sur les « états de déni »⁶ : les infox deviennent ici des instruments de ce déni, permettant de maintenir une distance cognitive vis-à-vis de la violence.

L’implication d’acteurs multiples — producteurs opportunistes, réseaux de propagande, groupes communautaires fragmentés — renforce l’efficacité de ce dispositif. L’existence de discours internes de dénégation, parfois portés par des membres de la communauté concernée, amplifie la crédibilité apparente des infox. Ce phénomène peut être interprété à la lumière des travaux sur la « fabrication du consentement »⁷, transposés à l’ère numérique.

Par ailleurs, la logique économique du « slop » alimente directement la production d’infox. La monétisation des contenus viraux incite à produire des récits toujours plus sensationnalistes, indépendamment de leur véracité. Ainsi, les infox deviennent à la fois une marchandise et une arme informationnelle, au croisement de logiques économiques et politiques.

Les conséquences de cette configuration sont majeures. D’une part, les infox entravent la capacité des organisations internationales, des ONG et des médias à établir des faits fiables. D’autre part, elles contribuent à une fatigue informationnelle généralisée, où la surabondance de contenus contradictoires engendre une forme d’indifférence. Comme l’a montré Hannah Arendt, la destruction de la vérité factuelle ouvre la voie à une domination où « tout est possible et rien n’est vrai »⁸.

Enfin, un risque systémique émerge : celui de l’auto-intoxication. Les intelligences artificielles, en se nourrissant d’un espace informationnel saturé d’infox, risquent de reproduire et d’amplifier ces contenus falsifiés. Ce phénomène de rétroaction transforme l’écosystème numérique en un système auto-référentiel, où les infox engendrent d’autres infox.

Ainsi, le « slop » et les infox apparaissent comme des technologies politiques à part entière. Ils ne se contentent pas de masquer la réalité : ils en redéfinissent les contours, en rendant les violences à la fois visibles et invisibles, présentes et contestées. Dans le cas des Banyamulenge, cette dynamique participe à une double violence : matérielle et symbolique, cette dernière consistant en l’effacement des faits du champ du visible, du dicible et du crédible.

Le 3 avril 26

Paul Kabudogo Rugaba


Notes de bas de page

1.      Yves Citton, Pour une écologie de l’attention, Paris, Seuil, 2014.

2.      Shoshana Zuboff, The Age of Surveillance Capitalism, New York, PublicAffairs, 2019.

3.    Christopher Paul et Miriam Matthews, The Russian “Firehose of Falsehood” Propaganda Model, RAND Corporation, 2016.

4.      François du Cluzel (dir.), Cognitive Warfare, NATO Innovation Hub, 2020.

5.      Lee McIntyre, Post-Truth, Cambridge (MA), MIT Press, 2018.

6.      Stanley Cohen, States of Denial: Knowing about Atrocities and Suffering, Cambridge, Polity Press, 2001.

7.      Edward S. Herman et Noam Chomsky, Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media, New York, Pantheon Books, 1988.

8.      Hannah Arendt, Truth and Politics, in Between Past and Future, New York, Viking Press, 1967.

Bibliographie (sélection)

  1. Arendt, Hannah. Between Past and Future. New York: Viking Press, 1967.

  2. Citton, Yves. Pour une écologie de l’attention. Paris: Seuil, 2014.

  3. Cluzel, François du (dir.). Cognitive Warfare. NATO Innovation Hub, 2020.

  4. Cohen, Stanley. States of Denial. Cambridge: Polity Press, 2001.

  5. Herman, Edward S., et Noam Chomsky. Manufacturing Consent. New York: Pantheon Books, 1988.

  6. McIntyre, Lee. Post-Truth. Cambridge (MA): MIT Press, 2018.

  7. Paul, Christopher, et Miriam Matthews. The Russian “Firehose of Falsehood” Propaganda Model. RAND, 2016.

  8. Zuboff, Shoshana. The Age of Surveillance Capitalism. New York: PublicAffairs, 2019.

 

 
 
 

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