Entre déplacement de survie et manipulation politique : le cas des Banyamulenge après le retrait de l’AFC-M23 d’Uvira (janvier 2026)
- Paul KABUDOGO RUGABA
- il y a 1 jour
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Résumé
Dans la nuit du 17 au 18 janvier 2026, le retrait des forces de l’AFC-M23 de la ville d’Uvira, sous pression diplomatique internationale, a provoqué une dégradation immédiate de la situation sécuritaire des Banyamulenge. Exposés à des menaces, des exécutions ciblées et à la destruction systématique de leurs biens par des milices Wazalendo et certaines unités des FARDC, ces derniers ont été contraints de se déplacer vers Kamanyola, zone sous contrôle de l’AFC-M23. Ce mouvement de population, relevant d’une logique de survie face à des violences ciblées, a été requalifié par un groupuscule dénommé « Akagara » en une prétendue « déportation » orchestrée par le Rwanda. Cet article soutient que cette narration constitue une stratégie de manipulation politique visant à criminaliser les Banyamulenge et à occulter la responsabilité des acteurs locaux dans les violences commises. En analysant les dynamiques de sécurité, de propagande et de mémoire collective, cet article met en lumière les mécanismes par lesquels un déplacement forcé est transformé en outil de stigmatisation politique, avec des conséquences humanitaires durables pour les Banyamulenge en RDC et au Burundi.
1. Introduction
Les conflits armés dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) sont caractérisés par une imbrication complexe d’acteurs étatiques, de groupes armés, d’intérêts régionaux et de narrations politiques concurrentes. Dans ce contexte, les déplacements de populations ne sont pas seulement des phénomènes humanitaires : ils deviennent des objets de lutte symbolique et politique.
Le déplacement des Banyamulenge d’Uvira vers Kamanyola en janvier 2026 illustre cette dynamique. Alors que ce mouvement répondait à une menace immédiate contre leur sécurité, il a été requalifié par certains acteurs comme une « déportation » orchestrée par le Rwanda. Cette interprétation, portée notamment par le groupuscule Akagara et relayée par des canaux médiatiques proches du pouvoir central, s’inscrit dans une stratégie plus large de délégitimation des Banyamulenge et de justification implicite des violences dont ils sont victimes.
Cet article se propose d’analyser comment un déplacement de survie a été transformé en instrument de manipulation politique, et quelles en sont les implications pour la compréhension des conflits, de la responsabilité des acteurs armés et de la protection des civils dans la région.
2. Cadre analytique et méthodologique
Cet article s’inscrit dans une approche d’analyse critique du conflit et de la production des discours politiques en situation de guerre. Il mobilise trois axes analytiques :
La sécurité humaine : pour comprendre le déplacement comme une réponse rationnelle à une menace existentielle.
L’économie politique du discours : pour analyser comment certaines narrations servent des intérêts étatiques et militaires.
La mémoire collective : pour expliquer les choix de déplacement et de refuge des Banyamulenge, notamment vis-à-vis du Burundi.
L’analyse s’appuie sur le communiqué publié le 20 janvier 2026 par Human Rights Watch sur la situation sécuritaire à Uvira, des témoignages documentés des victimes, ainsi que sur une lecture critique des discours médiatiques et politiques entourant les événements d’Uvira.
3. Le retrait de l’AFC-M23 et l’effondrement sécuritaire à Uvira
Dans la nuit du 17 au 18 janvier 2026, les forces de l’AFC-M23 se sont retirées d’Uvira sous pression internationale, notamment américaine. Ce retrait a créé un vide sécuritaire immédiatement exploité par les Wazalendo et certaines unités des FARDC reprenant le contrôle de la ville.
Les Banyamulenge ont alors été la cible de violences directes et systématiques :
exécutions sommaires de certains membres de la communauté ;
destruction quasi totale de leurs habitations ;
attaques contre leurs lieux de culte et leurs infrastructures communautaires.
Ces violences ne visaient pas uniquement les Banyamulenge, mais également toute personne perçue comme vivant en harmonie avec eux. Cette dynamique suggère une logique de punition collective et de nettoyage social plutôt qu’une simple reprise de contrôle militaire.
Dans ce contexte, le déplacement vers Kamanyola ne constituait pas un choix stratégique aligné sur l’AFC-M23, mais une mesure de survie face à une menace immédiate.
4. Akagara et la fabrication d’une “théorie de la déportation”
Plutôt que de reconnaître le déplacement comme une conséquence directe des violences, le groupuscule Akagara a construit une narration alternative affirmant que les Banyamulenge auraient été « déportés » de force par l’armée rwandaise.
Cette thèse présente plusieurs caractéristiques analytiques :
Dépolitisation des violences locales : elle détourne l’attention des responsabilités des Wazalendo et des FARDC.
Externalisation du conflit : elle transforme un problème interne en affaire de manipulation étrangère.
Criminalisation implicite des Banyamulenge : en les présentant comme des sujets passifs d’une ingérence rwandaise.
Le cynisme d’Akagara réside dans le fait qu’il se présente comme une voix « interne » aux Banyamulenge tout en participant activement à leur stigmatisation publique. Ce positionnement lui confère une apparence de crédibilité tout en servant les intérêts du pouvoir central persecuteur.
5. La réalité du déplacement : précarité, pertes et invisibilisation
Contrairement à la thèse de la déportation, les faits montrent que les Banyamulenge ont organisé eux-mêmes leur fuite, utilisant leurs propres véhicules et motos et abandonnant la majorité de leurs biens.
L’avancée des milices Maï-Maï a accentué leur vulnérabilité. Par crainte de représailles, certains voisins ont refusé de les aider à transporter leurs effets personnels. Plusieurs personnes ont disparu et demeurent introuvables à ce jour.
L’intervention rapide de Human Rights Watch a permis d’alerter sur les risques encourus, mais n’a pas empêché la précarisation durable des déplacés. Ces derniers vivent aujourd’hui dans des conditions instables et largement invisibilisées par les récits dominants.
6. Le Burundi comme refuge impossible : entre mémoire et géopolitique
Le choix de ne pas se réfugier au Burundi ne relève pas d’une posture idéologique, mais d’une rationalité sécuritaire.
Plusieurs facteurs expliquent cette décision :
Fermeture des frontières au moment des événements.
Hostilité perçue du régime burundais, notamment après l’envoi de troupes dans un cadre jugé opaque et possiblement lié à des arrangements politiques avec Kinshasa.
Mémoire des massacres de Gatumba, qui continue de structurer la perception du Burundi comme un espace potentiellement dangereux pour les Banyamulenge.
Embargo et blocus antérieurs imposés aux Banyamulenge des Hauts-Plateaux de Mulenge, associés à des forces burundaises.
Dans ces conditions, chercher refuge au Burundi aurait été perçu comme un risque supplémentaire plutôt qu’une protection.
7. La situation des réfugiés Banyamulenge au Burundi
Pour ceux qui ont malgré tout traversé la frontière, la situation reste précaire. Les Banyamulenge dans les camps de réfugiés sont soumis à une surveillance sécuritaire renforcée, souvent disproportionnée.
Des organisations de défense des droits humains ont documenté :
des arrestations arbitraires,
des intimidations,
des menaces émanant de certaines autorités locales.
Ces pratiques confirment que le Burundi ne constitue pas un refuge pleinement sûr pour cette population.
8. Propagande étatique et instrumentalisation d’Akagara
Le régime de Kinshasa a activement cherché à internationaliser la thèse de la « déportation », minimisant les menaces réelles pesant sur les Banyamulenge.
Pour donner une apparence de légitimité à ce discours, des membres d’Akagara ont été mis en avant dans les médias nationaux. Certains ont même reçu des passeports et visas diplomatiques pour diffuser cette narration en Amérique et en Europe.
Parallèlement, des prisonniers Banyamulenge auraient été contraints de témoigner faussement qu’ils ne subissaient aucune discrimination ni insécurité. Ceux qui ont refusé ont été soumis à des traitements plus sévères, incluant une intensification des actes de torture.
Cette stratégie combine coercition interne et communication internationale, illustrant une forme de guerre informationnelle.
9. Discussion : déplacement, responsabilité et politique du déni
L’analyse de ces événements montre que le déplacement des Banyamulenge ne peut être réduit à une manœuvre géopolitique. Il s’agit d’abord d’une réaction à des violences ciblées et documentées.
La transformation de cet exode en « déportation » révèle une stratégie plus large de déni des violences et de délégitimation d’une communauté perçue comme politiquement et militairement suspecte.
Cette dynamique pose trois enjeux majeurs :
Responsabilité des acteurs armés : l’absence de reconnaissance des crimes commis empêche toute reddition de comptes.
Protection des civils : tant que les Banyamulenge sont stigmatisés, leur sécurité reste compromise.
Rôle des narrations politiques : la manipulation du langage (« déplacement » vs « déportation ») façonne la perception internationale du conflit.
10. Conclusion
Le déplacement des Banyamulenge d’Uvira vers Kamanyola en janvier 2026 doit être compris comme une fuite forcée face à des violences ciblées, et non comme une déportation orchestrée par une puissance étrangère.
L’instrumentalisation de cet événement par Akagara et le régime de Kinshasa illustre une stratégie politique visant à criminaliser les Banyamulenge et à masquer les responsabilités locales dans les violences commises.
Sans reconnaissance des exactions subies, sans garanties réelles de sécurité et sans mise en cause des acteurs responsables, toute perspective de paix durable dans la région restera illusoire. La protection des civils, la lutte contre l’impunité et la dépolitisation des récits humanitaires doivent constituer des priorités absolues pour les acteurs nationaux et internationaux.
Le 31 Janvier 2026
Paul Kabudogo Rugaba




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