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L’inversion des responsabilités dans le conflit à l’Est de la RDC : entre propagande politique et négation des réalités

  • Paul KABUDOGO RUGABA
  • il y a 23 heures
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 17 heures

Depuis plusieurs décennies, le conflit à l’Est de la République démocratique du Congo se caractérise non seulement par la violence armée, les déplacements massifs et les tensions identitaires, mais aussi par une guerre du récit. Cette bataille narrative constitue aujourd’hui l’un des principaux obstacles à toute compréhension sérieuse du conflit et, par conséquent, à toute perspective de résolution durable. Lorsqu’un pouvoir politique ne souhaite pas résoudre une crise, il commence généralement par en inverser les causes et les conséquences. Les victimes deviennent des bourreaux, l’autodéfense est assimilée à l’agression, tandis que les véritables sources de la violence sont soigneusement dissimulées derrière un discours patriotique et sécuritaire.

C’est précisément cette stratégie que le gouvernement de la République démocratique du Congo semble avoir adoptée dans la gestion du conflit à l’Est du pays. Au lieu d’interroger les causes profondes des tensions — exclusion politique, stigmatisation identitaire, remise en cause de la citoyenneté de certaines communautés et discours de haine — le pouvoir préfère construire un récit simpliste dans lequel toute contestation ou toute forme d’autodéfense des populations tutsi congolaises serait automatiquement assimilée à une entreprise étrangère pilotée par le Rwanda.

Dans cette architecture discursive, certains groupes ou individus issus des communautés concernées jouent le rôle de relais idéologiques. Le groupe dit « Akagara » apparaît ainsi comme un instrument de légitimation du discours officiel. Son rôle consiste essentiellement à reproduire les éléments de langage du pouvoir : inversion des faits, sélection partiale des événements, silence sur les violences subies par les Banyamulenge et les Tutsi congolais, et dénonciation systématique de toute résistance communautaire comme étant une menace pour la souveraineté nationale.

Pourtant, une analyse rigoureuse des réalités du terrain révèle des contradictions profondes entre le discours officiel et les faits observables.

Une guerre dirigée contre des citoyens congolais

L’une des premières contradictions réside dans la nature même du conflit. Le discours gouvernemental présente souvent les Banyamulenge et les Tutsi du Nord-Kivu comme des groupes extérieurs ou comme des populations liées à des agendas étrangers. Or, ces communautés sont des composantes historiques de la nation congolaise. Elles ne sont pas entrées en guerre contre l’État congolais dans le but de créer une république indépendante. Bien au contraire, c’est plutôt le gouvernement qui leur impose une guerre inventée.  De nombreuses déclarations politiques, administratives et médiatiques ont continuellement cherché à remettre en question leur citoyenneté, leur appartenance nationale et leur légitimité territoriale.

Ainsi, le paradoxe est évident : ce ne sont pas ces communautés qui ont nié l’existence de l’État congolais, mais bien certains acteurs étatiques qui ont nié leur qualité de citoyens congolais. Dès lors, les dynamiques d’autodéfense, tout a fait légitime,  qui ont émergé dans les Hauts-Plateaux et ailleurs apparaissent, aux yeux des populations concernées, non comme des projets sécessionnistes, mais comme des mécanismes de survie face à une menace existentielle.

Les Hauts-Plateaux : épicentre d’une violence ciblée

Une autre contradiction majeure concerne la géographie du conflit. Si la guerre était réellement motivée par une menace frontalière liée au Rwanda, pourquoi les Hauts-Plateaux de Minembwe — situés loin de la frontière rwandaise — constituent-ils depuis des années l’épicentre des violences ?

Cette réalité remet en cause le discours selon lequel les affrontements seraient uniquement liés à des dynamiques régionales transfrontalières. Les attaques répétées contre les villages banyamulenge, les destructions de pâturages, les incendies de localités entières et les déplacements forcés témoignent plutôt d’une conflictualité enracinée dans des logiques locales d’exclusion et de purification territoriale.

Le silence de nombreux acteurs politiques et médiatiques face à cette réalité constitue, en soi, une forme de négation politique. Au lieu d’affronter la question sensible des violences ciblées contre certaines communautés congolaises, le discours dominant préfère invoquer l’argument commode de « l’infiltration étrangère ». Plus grave encore, ceux qui tiennent des propos virulents de haine, de stigmatisation et d’exclusion ne sont ni inquiétés ni poursuivis par la justice. Au contraire, plusieurs d’entre eux sont récompensés par des promotions politiques, des distinctions honorifiques ou un renforcement de leur influence au sein des institutions, consacrant ainsi une inquiétante banalisation du discours haineux dans l’espace public.

La criminalisation sélective de l’autodéfense

Le traitement réservé aux groupes d’autodéfense révèle également une profonde asymétrie politique. Lorsque les populations banyamulenge organisent leur protection face aux attaques, leurs structures sont immédiatement présentées comme des mouvements terroristes ou des supplétifs étrangers. Pourtant, dans d’autres régions du pays, des groupes armés communautaires alliés au gouvernement bénéficient, non seulement d’une forme de tolérance, mais aussi d’un soutien matériel, morale et technique, voire de collaboration ouverte.

L’accusation portée contre Twirwaneho, présenté comme allié au M23 ( qui est également légitime), illustre cette logique. Elle ignore volontairement que les violences dans les Hauts-Plateaux précèdent largement la résurgence actuelle du M23. En réalité, le conflit dans cette région dure depuis bien plus d’une décennie, avec des cycles continus d’attaques contre les civils banyamulenge.

Le récit officiel procède donc à une simplification stratégique : il relie systématiquement toute revendication sécuritaire des Tutsi congolais au Rwanda, afin d’éviter de traiter les causes internes du conflit.

Le silence sur les violations et la souffrance humanitaire

Les contradictions apparaissent également dans la gestion humanitaire de la crise. Alors que les membres de Akagara dénoncent régulièrement certaines offensives militaires ou certains repositionnements stratégiques des groupes rebelles, peu d’attention est accordée aux accusations de détournement de l’aide humanitaire destinée aux populations des Hauts-Plateaux.

De même, les restrictions imposées à l’accès humanitaire dans certaines zones majoritairement banyamulenge soulèvent des interrogations importantes. Pourquoi certaines populations déplacées restent-elles durablement privées d’assistance ? Pourquoi les organisations humanitaires rencontrent-elles davantage d’obstacles dans les régions habitées par ces communautés ?

À cela s’ajoutent les arrestations arbitraires d’officiers banyamulenge pourtant longtemps restés loyaux envers les institutions congolaises, ainsi que les soupçons permanents visant les membres de cette communauté, même lorsqu’ils possèdent d’autres nationalités.  Il y a actuellement dans les prisons de Kinshasa, des Canadiens des souche tutsi qui n’ont rien à faire avec la politique du Congo, mais qui, pour de raisons de tourisme ou d’affaires, se sont retrouvé au pays.  Cette logique de suspicion collective contribue à renforcer le sentiment d’exclusion et d’insécurité.

Une instrumentalisation politique des identités

L’un des aspects les plus frappants du discours porté par certains relais communautaires favorables au gouvernement réside dans leur incapacité à questionner les contradictions du pouvoir qu’ils défendent. En reprenant les narratifs officiels contre leur propre communauté, ces acteurs deviennent des instruments politiques plutôt que des médiateurs crédibles.

Leur positionnement révèle une autre dimension du conflit : la fragmentation interne des communautés victimes elles-mêmes. Certains individus choisissent l’alignement avec le pouvoir central dans l’espoir d’une intégration politique ou d’avantages personnels, même lorsque ce pouvoir participe à la stigmatisation de leur groupe d’origine.

Cependant, cette stratégie produit rarement une véritable inclusion. Les acteurs ainsi utilisés demeurent souvent périphériques dans les structures du pouvoir et servent principalement à donner une apparence de diversité ou de légitimité au discours officiel.

La paix exige la vérité

Pourquoi exiger exclusivement le retrait de l’AFC-M23, en qualifiant de « retrait de façade » chaque tentative de mise en œuvre des accords, alors que ces combattants sont dans leur propre pays ? Pourquoi cette exigence ne s’accompagne-t-elle jamais d’une demande aussi ferme concernant le départ des troupes étrangères présentes sur le sol congolais, notamment les forces burundaises ou les FDLR, pourtant régulièrement dénoncées dans les rapports régionaux et internationaux ?

Cette asymétrie dans le discours politique et médiatique révèle une contradiction profonde dans la manière dont le conflit est présenté. Lorsqu’il s’agit de l’AFC-M23, chaque mouvement est immédiatement interprété sous l’angle de la duplicité ou de la menace régionale. En revanche, la présence d’autres forces étrangères ou de groupes armés alliés au gouvernement semble bénéficier d’une forme de silence diplomatique et médiatique. Cette sélectivité nourrit l’impression que certains acteurs sont systématiquement criminalisés tandis que d’autres sont politiquement normalisés malgré leur implication dans le conflit.

Plus encore, une autre question fondamentale demeure rarement posée : pourquoi le non-respect des accords par le gouvernement de la RDC fait-il si peu l’objet de condamnations publiques ? Dans la plupart des processus de paix, la responsabilité de l’application des engagements incombe à toutes les parties concernées. Pourtant, dans le cas congolais, les violations attribuées au pouvoir central — qu’il s’agisse du maintien de discours hostiles, des collaborations controversées avec certains groupes armés, ou du non-respect des mécanismes convenus dans les processus de Nairobi et de Luanda — sont souvent minimisées ou passées sous silence.

Cette logique produit un déséquilibre narratif dangereux : une partie est constamment sommée de prouver sa bonne foi, tandis que les manquements de l’autre partie échappent largement à la critique. Or, aucun processus de paix crédible ne peut fonctionner sur la base d’une justice sélective ou d’une lecture partiale des responsabilités. Une paix durable exige une évaluation équitable des actes de tous les protagonistes, sans hiérarchisation politique des violations ni instrumentalisation des accords à des fins de propagande.

Aucune paix durable ne peut émerger d’un système fondé sur l’inversion permanente des responsabilités. Tant que les causes profondes du conflit seront dissimulées derrière des récits nationalistes simplificateurs, les violences continueront de se reproduire.

La question centrale n’est pas uniquement militaire ; elle est avant tout politique et identitaire. Elle concerne la place de certaines communautés dans l’État congolais, leur droit à la citoyenneté pleine et entière, ainsi que leur droit à vivre sans être constamment perçues comme des étrangères dans leur propre pays.

La véritable résolution du conflit exige donc un effort de vérité. Cela implique de reconnaître les violences subies par toutes les populations civiles, d’abandonner les logiques de stigmatisation ethnique et de cesser d’utiliser des groupes ou des individus comme instruments de propagande politique.

Tant que la réalité sera inversée pour protéger les responsabilités du pouvoir, le conflit à l’Est de la RDC restera prisonnier d’un cercle vicieux où les conséquences continueront d’être présentées comme les causes, et les victimes comme les coupables.

Le 22 mai 2026

Paul Kabudogo Rugaba

 
 
 

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