La théologie de la destruction : discours religieux et légitimation des violences
- Paul KABUDOGO RUGABA
- il y a 1 jour
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La diffusion sur les réseaux sociaux, particulièrement sur YouTube, d’une prédication attribuée à un pasteur du nom de Musore déclarant que Dieu lui aurait révélé que c’est lui qui a exterminé les vaches des Banyamulenge, et de ce fait on peut en déduire que c’est lui qui a détruit leurs villages et orchestré les massacres visant cette communauté constitue un fait d’une extrême gravité. « C’est Dieu qui a exterminé les vaches de Banyamulenge et il a très bien fait » a-t-il insisté. De tels propos ne relèvent plus d’une simple dérive doctrinale ou d’une interprétation théologique contestable ; ils traduisent une instrumentalisation du sacré destinée à légitimer la violence identitaire et la persécution collective. Plus préoccupant encore demeure l’attitude passive des fidèles présents, ainsi que l’absence de réaction publique ferme de la part d’autres responsables religieux. Cette combinaison entre discours haineux et silence collectif met en lumière une profonde crise de conscience morale, spirituelle et institutionnelle.
La théologie au service de la violence
En associant Dieu à ceux qui commettent des actes de destruction contre les Banyamulenge, ce pasteur procède à une véritable sacralisation de la violence. Il ne s’agit plus simplement de justifier des crimes ou des actes de persécution ; il s’agit de leur attribuer une légitimité divine. Historiquement, ce type de discours compte parmi les formes les plus dangereuses de propagande, car il transforme des violences humaines en prétendue mission sacrée. Dès lors que le meurtre, le pillage, la destruction des villages ou l’extermination du bétail sont présentés comme conformes à la volonté de Dieu, toute limite morale disparaît et la violence cesse d’être perçue comme un crime pour devenir un devoir supposément spirituel.
La référence de ce pasteur au « vrai Muzalendo » s’inscrit pleinement dans cette logique. À l’origine, le terme « Wazalendo » renvoie à l’idée de patriotisme et de défense nationale. Cependant, dans le contexte actuel de la RDC, ce terme est désormais fortement associé à des milices progouvernementales accusées de graves exactions contre les populations civiles, notamment contre les Tutsi de la RDC. À ce titre, des parallèles peuvent être établis avec d’autres mouvements miliciens idéologisés ayant joué un rôle central dans des violences de masse sur le continent africain. L’exemple des « Interahamwe » au Rwanda en 1994 demeure particulièrement révélateur : derrière une appellation à connotation populaire ou patriotique peut se cacher une entreprise de terreur et de destruction systématique.
En utilisant le terme « Wazalendo » dans une prédication religieuse et en l’associant à Dieu, ce pasteur ne se contente pas d’une dérive politique ; il commet une profonde profanation du sacré. Il tente de purifier symboliquement une réalité aujourd’hui largement associée à la violence, afin de la transformer en catégorie quasi messianique opposée à une communauté désignée comme ennemie. Ce procédé confère une dimension morale et spirituelle à des actes de brutalité, comme si tuer, détruire ou persécuter pouvait relever d’une mission divine.
Ce glissement est extrêmement dangereux, car il construit une opposition entre un « peuple légitime », supposément chargé d’accomplir la volonté de Dieu par la violence, et une population implicitement déshumanisée qui devrait être punie ou châtiée. Dans cette représentation, les Banyamulenge cessent d’être perçus comme des citoyens, des voisins ou simplement des êtres humains ; ils deviennent un obstacle collectif dont la souffrance, l’exclusion ou même la disparition peuvent être moralement tolérées, voire encouragées.
La contradiction entre ce discours et les fondements spirituels
Le plus frappant dans cette prédication est qu’elle entre en contradiction directe avec l’idée même de Dieu comme source de bonté, de justice et de providence. Dans la tradition banyamulenge, Imana n’est pas une divinité de vengeance collective. Imana est associé à la grâce, à la providence et au bien. L’expression « Nagize Imana » ne signifie pas que Dieu a écrasé un ennemi ; elle signifie que l’on a bénéficié d’une faveur providentielle. De même, le proverbe « Iraguha ntimugura » exprime une vision profondément éthique du divin : Dieu donne gratuitement, il ne marchandise pas la foi et ne rançonne pas les hommes.
Cette conception entre en conflit radical avec l’image d’un Dieu tribal, rancunier et destructeur présentée dans cette prédication. Le pasteur décrit implicitement une divinité qui punit des générations entières pour les fautes supposées d’une personne. Une telle vision ne produit pas la spiritualité ; elle produit la peur, la culpabilité collective et la haine. Elle remplace l’éthique par la vengeance et la compassion par l’hostilité identitaire.
Le silence des fidèles : entre banalisation et complicité
Cependant, l’élément peut-être le plus alarmant n’est pas uniquement le discours du pasteur, mais la réaction — ou plutôt l’absence de réaction — des fidèles présents. Aucun rejet immédiat, aucune interruption, aucune indignation visible. Ils auraient dû sortir ou le faire sortir. Cette passivité pose une question fondamentale : à quel moment une communauté religieuse cesse-t-elle d’être un espace spirituel pour devenir un lieu de normalisation de la violence ?
Le silence face à des propos extrémistes n’est jamais neutre. Dans les sciences sociales et politiques, il est souvent interprété comme un mécanisme de banalisation. Plus une parole d’anathème est tolérée sans opposition, plus elle devient acceptable dans l’imaginaire collectif. Les fidèles qui restent passifs contribuent involontairement à légitimer le discours du prédicateur. Leur silence devient une forme d’approbation implicite.
Cette absence de réaction révèle également une crise de l’esprit critique au sein de certaines communautés religieuses. Lorsque l’autorité du pasteur devient absolue, les fidèles cessent d’évaluer moralement le contenu des prédications. La foi se transforme alors en soumission psychologique, où même les appels à la haine peuvent être acceptés comme des vérités spirituelles.
Le silence des autres pasteurs : une faillite morale
L’absence de condamnation publique de la part d’autres responsables religieux aggrave encore davantage la situation. Dans un contexte où des propos dangereux circulent publiquement, le silence des autorités religieuses ne peut être interprété comme de la neutralité. Il devient une forme de permissivité institutionnelle.
L’histoire montre que les violences collectives augmentent à cause du silence des modérés. Lorsqu’aucune voix religieuse ne rappelle les principes fondamentaux de justice, de dignité humaine et de protection des innocents, les discours extrémistes gagnent en crédibilité.
Les communautés évangéliques ont une responsabilité particulière dans ce contexte. Elles ne peuvent prétendre défendre l’Évangile tout en tolérant des prédications qui glorifient implicitement la destruction d’un peuple. L’exclusion de tels prédicateurs des espaces religieux ne relèverait pas d’une censure arbitraire, mais d’une nécessité éthique visant à protéger la foi contre sa transformation en instrument idéologique.
En somme, cette prédication illustre la manière dont le religieux peut être détourné pour justifier la violence identitaire et la persécution collective. En associant Dieu à la destruction des Banyamulenge, le pasteur ne commet pas seulement une dérive théologique ; il participe à une entreprise de légitimation morale de la haine et surtout, il blasphème.
Mais cette affaire révèle aussi quelque chose de plus profond : la fragilité des consciences face à l’autorité religieuse. Le silence des fidèles et l’absence de réaction des autres pasteurs montrent combien la banalisation du discours violent peut progresser lorsqu’elle est enveloppée dans un langage sacré.
Une société qui accepte que Dieu soit invoqué pour justifier l’extermination d’autrui ouvre la porte à toutes les formes de barbarie. Car lorsque la violence devient sacrée, elle cesse d’être perçue comme un crime et commence à être vécue comme un devoir.
Le 28 mai 2026
Paul Kabudogo Rugaba




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