Le mot « génocide » que certains refusent encore de prononcer
I

l y a des guerres qui se jouent pour conquérir un territoire. Et il y a des guerres dans lesquelles le territoire devient un moyen d’enfermer une population, de la priver de ses moyens de survie et, à terme, de chercher à l’exterminer. Ce qui se déroule aujourd’hui dans les Hauts-Plateaux du Sud-Kivu, et particulièrement autour de Minembwe, présente des caractéristiques qui ne peuvent plus être considérées comme de simples conséquences collatérales d’un conflit armé.
Dans ce contexte, certains parlent de génocide contre les Banyamulenge.
Le terme est extrêmement grave et sa qualification judiciaire relève des instances compétentes. Mais l’absence de verdict judiciaire ne signifie pas qu’il faille attendre avant d’examiner les faits au regard des critères du génocide.
Dans le cas des Banyamulenge, les critères matériels sont réunis. Les faits rapportés font apparaître une succession d’actes graves et ciblés : massacres répétés, attaques visant une population en raison de son identité, déplacements forcés, destruction de villages, destruction des moyens de subsistance, massacres de bétail, privation d’accès aux champs et aux pâturages, ainsi que restrictions des voies d’approvisionnement indispensables à la survie de la communauté.
Pris ensemble, ces actes ne peuvent plus être présentés comme une simple succession d’incidents isolés. Ils dessinent un ensemble cohérent de violences visant une même population et affectant les conditions mêmes de son existence.
À ces actes s’ajoutent les discours de haine, les appels à l’exclusion et les déclarations publiques de certains responsables politiques et autres personnalités occupant des fonctions importantes aux niveaux local, provincial et national. Lorsque de tels discours désignent, stigmatisent ou déshumanisent une communauté et qu’ils interviennent dans un contexte de violences répétées contre cette même communauté, ils constituent des éléments particulièrement importants pour apprécier le contexte et rechercher l’intention qui sous-tend les crimes.
Les éléments matériels sont donc réunis. La question qui demeure à établir juridiquement
Cet élément est essentiel, mais il ne doit surtout pas devenir une excuse pour se taire ou attendre. Le génocide ne commence pas le jour où un tribunal prononce le mot « génocide ». Il commence par des actes, des victimes, des villages détruits, des familles chassées de leurs terres et des conditions de vie méthodiquement rendues impossibles. L’absence de verdict ne fait disparaître ni les morts, ni les déplacements, ni les persécutions, ni la destruction des moyens de survie d’une population.
Un tribunal ne crée pas les faits : il les examine, les qualifie juridiquement et établit les responsabilités. Lorsque les éléments matériels sont réunis et que les violences présentent un caractère répété, ciblé et destructeur envers une population en raison de son identité, nous avons le devoir de les nommer et d’alerter.
Il serait dangereux de réduire ces violences à une simple guerre entre groupes armés alors que c’est le gouvernement qui est l’acteur principal. Lorsque les victimes appartiennent de manière prépondérante à une même communauté, que leurs villages sont détruits, que leurs moyens de subsistance sont anéantis, que leurs déplacements sont entravés et que leur accès au territoire devient progressivement impossible, la dimension identitaire de la violence doit être examinée sans détour.
Le débat ne devrait donc plus être de savoir si le mot « génocide » peut être prononcé avant un verdict. Le débat devrait être de savoir pourquoi, alors que les critères matériels sont réunis et que des éléments pouvant éclairer l’intention existent, les mécanismes internationaux compétents tardent encore à ouvrir une enquête indépendante et approfondie.
Attendre le verdict pour agir reviendrait à confondre justice et prévention. Le verdict appartient aux juridictions compétentes. Mais l’alerte appartient à tous. Et lorsque les signaux sont aussi nombreux, aussi répétés et aussi ciblés, le silence n’est plus de la prudence : il peut devenir une forme d’inaction face au danger voire une forme de complicité.
La question demeure alors brutale : Combien de victimes faudra-t-il encore avant que le monde accepte enfin de regarder la situation des Banyamulenge à travers le prisme du génocide ?
Le 1 er septembre 26
Paul Kabudogo Rugaba




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