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Martin Fayulu et la question Banyamulenge : quand le discours politique fragilise la citoyenneté et la paix

  • Paul KABUDOGO RUGABA
  • il y a 4 jours
  • 8 min de lecture

1.      La responsabilité de la parole politique en temps de crise


À un moment où la République démocratique du Congo demeure confrontée à une crise sécuritaire et politique majeure dans sa partie orientale, où des initiatives diplomatiques cherchent à créer les conditions d’une désescalade et où la question de la réconciliation nationale se trouve au cœur des débats, les déclarations des responsables politiques revêtent une importance particulière.

C’est dans ce contexte que les propos récemment tenus par Martin Fayulu au sujet des Banyamulenge méritent d’être examinés avec sérieux. Au-delà de la polémique partisane, ces déclarations soulèvent des questions fondamentales relatives à la citoyenneté, à l’identité, à la mémoire des violences et à la conception même de la nation congolaise.

Lorsqu’un responsable politique de premier plan met publiquement en doute l’appartenance nationale d’une communauté, la question dépasse nécessairement la personne qui s’exprime. Elle concerne les fondements de l’État de droit et la capacité de la classe politique à construire une citoyenneté commune dans un pays marqué par une histoire particulièrement complexe.

La critique de ces propos ne procède donc pas d’une volonté de soustraire une communauté au débat national. Elle repose au contraire sur une exigence : aucune conception de la nation congolaise ne peut durablement s’accommoder d’une citoyenneté à géométrie variable.

2.       La citoyenneté ne peut devenir une question ethnique

L’un des aspects les plus préoccupants des déclarations de Martin Fayulu réside dans la manière dont il aborde l’appartenance des Banyamulenge à la communauté nationale.

Soutenir qu’une personne appartenant à cette communauté devrait individuellement solliciter la nationalité congolaise revient, dans les faits, à poser une question qui dépasse largement le simple statut juridique d’un individu : une communauté entière est-elle congolaise ou doit-elle constamment démontrer qu’elle mérite de l’être ? Cette interrogation est essentielle.

Dans un État moderne, la citoyenneté ne saurait être déterminée par la perception qu’une autre communauté se fait de l’histoire ou de l’origine ethnique d’un citoyen. Elle relève du droit et des institutions. La Constitution et les lois nationales constituent le cadre pertinent pour déterminer qui est Congolais, et non une hiérarchie informelle des communautés établie selon leur ancienneté supposée ou leur reconnaissance par leurs voisins.

La question est d’autant plus sensible dans le cas des Banyamulenge que leur citoyenneté fait depuis longtemps l’objet de contestations politiques. Cette contestation n'est pas un simple débat académique : elle constitue précisément l'un des nœuds historiques des conflits et des violences dans les Hauts-Plateaux du Sud-Kivu.

Dans ces conditions, remettre publiquement en question leur appartenance à la nation congolaise ne peut être considéré comme une déclaration politiquement neutre. Lorsque l'identité nationale d'une communauté déjà vulnérabilisée est continuellement soumise à interrogation, le discours politique devient un facteur supplémentaire d'exclusion.

3.       Le refus de reconnaître les violences subies par les Banyamulenge

Une deuxième dimension des propos de Martin Fayulu apparaît encore plus préoccupante : sa manière de répondre lorsqu’il est question des violences subies par les Banyamulenge. Au lieu de répondre directement à la question portant sur les massacres et les persécutions dont cette communauté affirme avoir été victime, il renvoie à l’immense bilan des victimes congolaises des guerres.

Que des millions de Congolais aient été victimes de violences est une tragédie qui ne peut être niée ni relativisée. Mais cette réalité ne constitue pas une réponse à la question spécifique des violences commises contre les Banyamulenge.

Il existe ici une distinction méthodologique fondamentale : reconnaître une catégorie de victimes n’implique pas d’en nier une autre. Les victimes congolaises des différentes guerres méritent toutes justice, quelle que soit leur origine communautaire. Les Banyamulenge ne constituent pas une exception. Ils ont, eux aussi, droit à la reconnaissance des crimes dont ils ont été victimes, à la justice et à la protection de leurs droits.

Il faut également rappeler un élément essentiel : une communauté civile ne peut être tenue collectivement responsable des crimes dont elle victime, commis par des acteurs armés ou des gouvernements étrangers qui lui sont hostiles. Les Banyamulenge ne peuvent être rendus responsables, collectivement ou individuellement, des guerres régionales, des interventions militaires étrangères ou des crimes commis par des groupes armés.

4.       Le « génocauste » : un terme qui devient un instrument de diversion

La référence au « génocauste congolais » dans ce débat exige également une grande rigueur intellectuelle.

Il est parfaitement légitime d’étudier les crimes de masse commis en République démocratique du Congo, de documenter les victimes et de rechercher les responsabilités. Le Congo a connu des violences d’une ampleur considérable et dont le gouvernement est responsable, et celles-ci méritent une investigation historique et judiciaire sérieuse. Mais l'invocation d'un récit globalisant sur les « millions de morts » ne doit pas devenir un moyen d'éviter l'examen d'un crime particulier.

De même, il convient de distinguer la recherche historique rigoureuse des constructions mémorielles qui peuvent servir des objectifs politiques contemporains. La qualification de génocide répond à des critères juridiques et historiques précis. Elle ne peut être transformée en slogan destiné à opposer les mémoires des victimes.

Le danger est alors double : on banalise le concept de génocide et, simultanément, on transforme la mémoire des victimes en instrument de compétition politique. La République démocratique du Congo a besoin d'une histoire documentée, contradictoire et rigoureuse, et non d'une concurrence entre mémoires ethniques.

5.       Une liste muséale ne constitue pas une Constitution

L'argument consistant à s'appuyer sur l'absence supposée du nom « Banyamulenge » dans une liste présentée dans un musée pour contester leur existence en tant que communauté congolaise relève d'une confusion entre mémoire muséographique et droit.

Un musée présente une sélection, une interprétation ou une classification du patrimoine. Il ne constitue pas un registre juridique exhaustif de la citoyenneté congolaise.  

Plus fondamentalement, aucune liste muséale, surtout étrangère, ne peut prétendre enfermer dans des catégories définitives l'ensemble des peuples, communautés et identités ayant participé à la longue histoire du Congo.

L'histoire sociale du pays est faite de migrations, de transformations, de déplacements, de mariages, de recompositions politiques, de changements administratifs et de transformations identitaires. Réduire cette complexité à une liste de communautés revient à transformer une réalité historique mouvante en photographie figée.

Il faut également souligner que les Banyamulenge ne sont pas nécessairement la seule communauté dont l'histoire, la dénomination ou la trajectoire ne correspondent pas parfaitement aux classifications contemporaines. Une communauté ne cesse pas d'exister parce qu'elle ne figure pas sur une liste d’un musée étranger.

6.       Le nom Banyamulenge et la construction historique de l'identité

L'un des raisonnements les plus fragiles consiste à considérer qu'une appellation relativement récente prouverait nécessairement l'apparition récente du groupe qui la porte. L'histoire des identités collectives démontre exactement le contraire.

Les communautés peuvent changer de nom, adopter de nouvelles dénominations, se réorganiser ou être désignées différemment par les administrations et par leurs voisins. Le nom « Banyamulenge » possède effectivement une histoire particulière. Mais la relative nouveauté d'une appellation ne permet pas, à elle seule, de conclure à l'absence d'une population ou à son caractère étranger.

Il faut également tenir compte des transformations politiques qui ont affecté les populations de la région, y compris les périodes au cours desquelles certaines communautés ont été contraintes ou incitées à modifier leur manière de se désigner. L'identité collective ne se résume donc pas à la date d'apparition d'un nom dans un document administratif.

7.       L'histoire du Congo démontre elle-même que les noms changent

L'argument devient particulièrement paradoxal lorsque l'on considère l'histoire de l'État congolais lui-même. Le pays a porté différentes dénominations au cours de son histoire : Congo, République démocratique du Congo, Zaïre, puis de nouveau République démocratique du Congo. Le changement de nom de l'État n'a évidemment pas fait disparaître sa population.

De la même manière, le terme « Congolais » ne désigne pas une tribu particulière. Il désigne une appartenance nationale. Un Mukongo, un Luba, un Hema, un Nande, un Shi, un Hunde, un Tetela ou un membre de toute autre communauté congolaise peut être également et pleinement Congolais. Pourquoi cette logique devrait-elle soudainement cesser lorsqu'il s'agit des Banyamulenge ? L'appartenance nationale n'est pas une récompense accordée par une communauté à une autre. Elle relève du droit.

8.      Le paradoxe d'un discours qui prétend défendre l'unité nationale

Le problème politique posé par ces déclarations est précisément là. On ne peut simultanément défendre l'unité nationale et maintenir une conception de la nation dans laquelle l'appartenance de certains citoyens demeure constamment soumise à contestation.

L'unité nationale ne consiste pas à demander aux minorités de prouver indéfiniment leur loyauté. Elle consiste à garantir que la loi protège chacun de manière égale. La République démocratique du Congo est un État profondément pluriel. Sa stabilité dépendra moins de l'imposition d'une définition unique de l'identité congolaise que de la capacité de ses institutions à organiser pacifiquement cette diversité.

Dans cette perspective, le discours d'un candidat à la magistrature suprême doit être évalué avec une exigence particulière. Un prétendant à la présidence ne parle pas seulement à ses électeurs. Il parle également aux communautés qui craignent d'être exclues, aux victimes qui attendent justice et aux générations futures qui devront vivre avec les conséquences de ses paroles.

9.       Quelle conception de la présidence pour la RDC ?

Une question politique majeure se pose dès lors : que se passerait-il si une telle conception de la citoyenneté devenait une politique d'État ?

Il serait évidemment prématuré de déduire de quelques déclarations l'ensemble de la politique qu'un président Martin Fayulu mènerait. Une analyse sérieuse doit éviter les procès d'intention. Mais il est parfaitement légitime d'interroger les conséquences potentielles de telles prises de position :

Si l'appartenance des Banyamulenge à la nation congolaise demeure contestée au plus haut niveau politique, comment instaurer la confiance dans les Hauts-Plateaux ? Comment convaincre les populations victimes de violences qu'elles appartiennent pleinement à la communauté nationale si leur citoyenneté elle-même est publiquement questionnée ? Comment construire une armée véritablement nationale si certaines communautés sont soupçonnées collectivement de ne pas appartenir à la nation ? Et surtout, comment parvenir à une réconciliation durable si le débat politique continue de reproduire les lignes de fracture identitaires qui ont contribué à nourrir les conflits ? Ces questions ne concernent pas uniquement Martin Fayulu. Elles concernent l'ensemble de la classe politique congolaise.

10. La paix commence par une citoyenneté égale

La République démocratique du Congo n'a pas besoin d'une compétition entre communautés pour déterminer lesquelles sont plus congolaises que les autres. Elle a besoin d'une conception inclusive de la nation, fondée sur le droit, l'égalité des citoyens et la reconnaissance de toutes les victimes.

Les Congolais morts dans les différentes guerres méritent justice. Les victimes banyamulenge méritent également justice. Ces deux affirmations ne sont ni contradictoires ni concurrentes. La reconnaissance d'une victime ne constitue pas une offense à une autre victime. La véritable responsabilité politique consiste précisément à refuser cette logique de concurrence mémorielle.

Dans un pays meurtri par les conflits, le discours politique devrait contribuer à désamorcer les antagonismes, et non à les renforcer. Il devrait distinguer les responsabilités individuelles des identités collectives, séparer les conflits fonciers des questions de citoyenneté et substituer le droit aux récits d'exclusion.

La question Banyamulenge ne peut être résolue par la négation, la suspicion ou la mise en doute permanente de leur citoyenneté. Elle ne peut davantage être résolue par la concurrence des mémoires. Elle exige une approche historique rigoureuse, un examen juridique objectif, une reconnaissance de toutes les victimes et, surtout, la volonté politique de considérer chaque citoyen congolais comme un citoyen à part entière.

C'est à cette condition seulement que la paix pourra dépasser le stade des accords diplomatiques pour devenir une réalité politique et sociale. La RDC n'a pas besoin de dirigeants qui désignent des citoyens à la frontière de la nation. Elle a besoin de dirigeants capables de construire une nation dans laquelle aucun citoyen ne soit contraint de demander la permission d'être Congolais.

Le 20 août 2026

Paul Kabudogo Rugaba

 
 
 

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