NYIRARUKUNDO : chronique d’une disparition programmée dans l’Est de la République Démocratique du Congo
- Paul KABUDOGO RUGABA
- 21 févr.
- 4 min de lecture

Elle s’appelle NYIRARUKUNDO. Son nom, qui signifie « mère de l’amour », résonne aujourd’hui comme une ironie tragique dans une région où la violence a supplanté l’humanité. Originaire de Bitonga, dans le territoire de Masisi, au Nord-Kivu, elle incarne le destin brisé de nombreux Tutsis congolais pris dans l’engrenage d’une guerre diffuse, polymorphe et impunie.
Contexte : l’invasion de Bitonga et la logique de prédation
Au début de l’année 2023, l’entité de Bitonga est envahie par une coalition hétéroclite composée de miliciens dits « Wazalendo », d’éléments des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), de soldats des Forces Armées de la République Démocratique du Congo (FARDC) et de Les forces de Défense Nationale du Burundi ou FDNB) . Cette configuration illustre la complexité du conflit dans l’Est de la République démocratique du Congo, où alliances opportunistes et rivalités armées coexistent dans une opacité stratégique préoccupante, soutenu par les puissances occidentales
À Bitonga, plusieurs Tutsis congolais sont portés disparus. Le bétail — principale richesse économique et symbole d’identité pour les communautés pastorales — est systématiquement pillé ou abattu. Cette destruction du cheptel ne constitue pas un dommage collatéral : elle participe d’une stratégie d’appauvrissement et de déracinement. En s’attaquant aux vaches laitières, on détruit à la fois l’économie domestique, la dignité sociale et les fondements culturels d’un groupe.
L’assassinat de Twitegure : éliminer l’homme, briser la famille
Le mari de NYIRARUKUNDO, Twitegure, travaillait dans une ferme à Asso. Il a été tué par des éléments FDLR/Nyatura. Son assassinat ne peut être compris comme un simple acte isolé de violence armée : il s’inscrit dans un schéma récurrent de ciblage des hommes tutsis congolais, perçus comme ennemis collectifs ou comme porteurs d’une identité à éradiquer.
Avec cette exécution, la cellule familiale est décapitée. La veuve et son nourrisson deviennent les figures vulnérables d’une survie précaire dans un environnement militarisé.
De Bitonga à Mugunga : la fuite et la capture
Devenue veuve, NYIRARUKUNDO prend la route de Goma avec son bébé. Comme des milliers d’autres déplacés internes, elle espère trouver refuge dans un espace supposé plus sécurisé. Mais à Mugunga, son exil s’interrompt brutalement.
Des miliciens Wazalendo, mêlés à des éléments FDLR, l’interceptent. Elle est accusée de transporter une arme dans son sac — accusation dénuée de fondement. Le caractère absurde de cette incrimination révèle moins une suspicion militaire qu’un prétexte. On lui impose, pour prendre des photos, de porter une arme et deux chargeurs, mise en scène humiliante qui transforme la victime en coupable fictive.
En février 2023, elle est enlevée avec son bébé. Depuis, aucune nouvelle.
Rusayo et les profondeurs du parc des Virunga : géographie de la disparition
Dans les témoignages concordants recueillis auprès des déplacés, un nom revient avec insistance : Rusayo, situé dans les profondeurs du Parc national des Virunga. Cette zone est décrite comme un bastion des FDLR, où des Tutsis congolais enlevés à Mugunga étaient conduits, détenus, puis, bien sûr exécutés de manière la plus atroce. D’autres étaient enfermés dans des cachots informels établis à Mugunga même, avant d’être à leur tour éliminés.
Ces faits, rapportés de manière récurrente, soulèvent une question fondamentale : comment de telles pratiques pleuvaient-elles se dérouler dans un environnement où opéraient La MONUSCO, les FARDC, la SADC, des contingents burundais, des mercenaires et divers acteurs sécuritaires ? L’apparente cohabitation entre forces régulières et groupes armés nourrit le sentiment d’une tolérance, voire d’une complicité passive face aux exactions.
Une disparition parmi tant d’autres : vers une lecture systémique
Le cas de NYIRARUKUNDO n’est pas isolé. De nombreux Tutsis congolais, fuyant les attaques contre leurs villages, ont été interceptés sur les routes de l’exode, notamment à Mugunga. Les milices Wazalendo, souvent imbriquées avec les FDLR, les emmenaient vers des destinations inconnues. Les familles restent sans nouvelles, suspendues dans une attente sans horizon.
Cette répétition des enlèvements, la sélection apparente des victimes sur base identitaire, la destruction préalable des moyens de subsistance et l’absence totale d’enquête composent les éléments d’un schéma. Celui-ci dépasse la simple anarchie de guerre : il est une stratégie de terreur destinée à provoquer le déplacement forcé, l’effacement démographique et la dislocation d’un groupe; bref, le déracinement total.
La douleur silencieuse des réfugiés
Certains membres de la famille de NYIRARUKUNDO et tant d’autres qui ont vecu des situations similaires, se trouvent aujourd’hui dans un camp de réfugiés dans de pays voisin de la région des Grands Lacs. Ils ignorent le sort de leurs fils ou filles, de leurs frères ou sœurs, de leurs parents. Cette ignorance est une violence supplémentaire : elle suspend le deuil, empêche la reconstruction et maintient les survivants dans une angoisse chronique.
Dans les conflits contemporains, la disparition forcée est une arme. Elle tue deux fois : d’abord le disparu, ensuite l’espoir des vivants.
Conclusion : nommer pour résister à l’effacement
Écrire le nom de NYIRARUKUNDO, c’est refuser son effacement statistique. C’est rappeler qu’au-delà des rapports sécuritaires et des communiqués officiels, il existe des vies concrètes, des enfants arrachés au monde, des mères englouties dans l’opacité des maquis.
L’Est de la République Démocratique du Congo n’est pas seulement un théâtre d’affrontements armés ; il est devenu, pour certains groupes, un espace où l’identité peut sceller le destin. Tant que ces disparitions ne feront pas l’objet d’enquêtes indépendantes, de poursuites effectives et d’une reconnaissance publique, elles continueront d’alimenter un cycle de peur, de ressentiment et de fragmentation.
NYIRARUKUNDO n’est pas un symbole abstrait. Elle est une personne. Et tant que son sort demeure inconnu, c’est la conscience collective qui reste en défaut.
Le 21 février 2026
Paul Kabudogo Rugaba



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