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  • Pax Nobiscum

L’Afrique m’attriste

Mis à jour : 20 nov. 2020

Nous avons eu l’avant exploration et l’après exploration. Il y a eu l’Afrique pré et post « exploration » européenne. Nous vivons aujourd’hui de la façon dont des étrangers ont dessinés l’Afrique à la conférence de Berlin de novembre 1884 à février 1885. Pour rappel, quels ont été les participants à cet acte fondateur des pays africains, tels que nous les connaissons et acceptons aujourd’hui ? Ces pays, architectes géographiques des pays africains tels que nous les connaissons étaient : l’empire allemand, l’empire austro-hongrois, le royaume de Belgique, le royaume d’Espagne, le royaume uni, le royaume du Portugal, les États-Unis, la république française, la Suède-Norvège, l’empire russe, l’empire Ottoman, le royaume du Danemark, le royaume d’Italie etc. On remarquera l’absence des principaux concernés : les africains. Ce sont donc des « puissances » étrangères, sur leurs intérêts commerciaux et dans les soucis de ne pas se faire la guerre entre eux, que la forme géographique de nos États africains a été établie. Les pères des indépendances africaines, dans ce que l’on pourrait qualifier de sagesse ou à l’inverse de paresse intellectuelle ou encore d’absence de courage politique, ont actés cette vision étrangère de nos pays. Ceci se voulait un rappel d’histoire pour remettre dans le contexte nos « luttes » parfois surréalistes, sur nos chamailleries sur l’identité nationale encore en 2020.

La frontière. Qu’est-ce qu’il en est au juste ? Je vais vous donner la définition de Wikipedia, qui a mon sens, traduit très bien la réalité. Selon donc Wikipedia, elle se définit ainsi : « Une frontière est un espace d'épaisseur variable, de la ligne imaginaire à un espace particulier, séparant ou joignant deux territoires, en particulier deux États souverains. Les fonctions d'une frontière peuvent fortement varier suivant les régions et les périodes. »


Donc, vous comprenez aisément qu’une frontière n’est pas nécessairement un mur physique, ou un obstacle géographique infranchissable empêchant hommes et bêtes de traverser. On peut donc sans aucune polémique admettre, qu’il est normal qu’aux limites géographiques d’un pays, que des peuplades se retrouvent de part et d’autre de ses frontières. Cela se vérifie dans tous les pays du monde. En Europe, il y a des Basques entre la France et l’Espagne ; des Germanophones entre la France, l’Allemagne, la Suisse, la Belgique ; des populations d’ascendances italiennes en France dans ses confins avec l’Italie ; des Russophones aux confins de la Russie... En Afrique, on rencontre des peuls dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, des Pygmées dans tous les pays d’Afrique Centrale (y compris le Rwanda) à l’exception du Tchad ; des Kongos en Angola, et dans les deux Congo, des Tékés dans les deux Congo et au Gabon, des Hutus au Rwanda, Burundi et en RDC et... des Tutsi au Burundi, en RDC et au Rwanda. Ceux-là ne sont que quelques exemples non exhaustifs de la réalité de toute frontière.


En 2020, en Afrique, nous devons encore débattre de qui est national, autochtone... Nous en sommes encore là, à défaut d’être las. J’ai assisté à une émission sur YouTube hier dont le sujet était : Banyarwanda, Banyamulenge, Tutsi congolais, parlons-en. Ces démons du tribalisme, de la division hantent encore nos esprits, aujourd’hui en 2020. Ces mêmes démons ayant conduits au génocide rwandais, tranquillement font leur lit et leur chemin en RDC. D’emblée, je dois dévoiler que je suis marié à une Munyamulenge depuis 18 ans, moi-même congolais de Brazzaville Mukongo et Mungala. Cette émission, dont l’animateur, #MariusMuhunga, tant bien que mal, faisait de son mieux pour que les participants tiennent des propos cohérents, respectueux et factuels, s’est malheureusement caractérisé par une majorité de participants qui se sont attardés sur le nom avec lequel les tutsi de la RDC se définissent : les Banyamulenge. Que l’on s’entende, un peuple a le droit de reconnaître son nom, sa langue, sa culture sous l’appellation qu’il pense lui correspondre. Le minimum est de le respecter. Ce n’est pas à l’autre de me définir. Je me définis comme je pense que je mérite d’être défini. Si au Canada, le pays où je vis, quelqu’un disait de mois que je suis un nègre plutôt qu’un noir, comme je me définis ethniquement, je serai offensé, et vous le seriez également. Ce n’est pas différents pour les Tutsi du Sud Kivu qui se définissent comme des Banyamulenge, parlent le Kinyamulenge, et ont une culture Kinyamulenge. Un des participants a affirmé que le Kinyamulenge n’existerait pas, mais qu’ils parleraient le Kinyarwanda. Pourtant le Kirundi existe. Je prendrais l’exemple du Lingala parlé entre les deux Congo. Nous nous comprenons largement, mais sommes capables de déterminer de quelle berge du fleuve provient le locuteur. Peut-on dire qu’il y a un Lingala de Brazzaville et un de Kinshasa ? Si un des Lingala prenait un nom spécifique, serait-ce un crime ? Il est de même pour le Kikongo, le Kiswahili...




Je ne comprends pas cette hargne de certains à vouloir absolument définir les Banyamulenge comme des Banyarwanda. Pourquoi pas, tant qu’à faire, Banyaburundi, vu que géographiquement, leurs contrées sont plus proches du Burundi que du Rwanda ? Ceci n’est qu’un exemple de la superficialité du débat : on y met de l’énergie à discuter de la forme et non du fond. Le fond étant : pourquoi ces populations doivent prouver qu’elles sont nées sur ces terres ? Pourquoi leur culture est ancrée dans ces terres ? Pourquoi ne peuvent-ils pas, comme le reste de la population autochtone de ce qu’est aujourd’hui (depuis 1885, entériné en 1960) la RDC ? Là est la question profonde. Est-ce parce qu’ils sont Tutsi dans un pays majoritairement Bantu ? Les Hutu congolais ne posent aucun problème eux. Peut-être que la frivolité des débats cache en fait un sentiment plus profond : leur nier le droit de se dire congolais, même s’ils sont profondément ancrés dans les terres du Congo. Est-ce un racisme non avoué ? L’argument le plus couramment partagé par les participants et certains congolais, c’est : « ils sont Rwandais ». De vous à moi, être Rwandais en 2020 est loin d’être une insulte, tant ce pays fait des progrès enviables. Si les Banyamulenge se considéraient comme des Rwandais, encore une fois tout en étant à la frontière du Burundi, ils ne se donneraient pas tant de mal à défendre leurs terres et iraient simplement au Rwanda, il me semble.


Nos pays gagneraient en ayant des leaders d’opinions, des politiques qui sachent élever les débats, élever les ambitions, inscrire nos compatriotes (nous partageons la même patrie) et concitoyens (nous partageons la même cité) dans une logique de tolérance et de développement. Ceux qui suscitent les sentiments les plus bestiaux, les plus sanguinaires, doivent êtres fermement dénoncés sans relâche et dans complaisance, c’est la responsabilité que nous avons envers les générations présentes et à venir. Là où nos pères ont échoué, nous devons réussir : relever l’Afrique !


Je terminerais par cette belle citation d’Elie Wiesel : « Nous devons prendre parti. La neutralité aide l'oppresseur, jamais la victime. Le silence encourage le persécuteur, jamais le tourmenté. Parfois, nous devons intervenir. Lorsque des vies humaines sont en danger, lorsque la dignité humaine est en péril, les frontières et les sensibilités nationales perdent toute pertinence. Partout où les hommes et les femmes sont persécutés en raison de leur race, de leur religion ou de leurs opinions politiques, cet endroit doit - à ce moment-là - devenir le centre de l'univers. »


#umumbuntu

#nonautribalisme

#unionfaitlaforce

#vivonsauvingteuniemesiecle


Gatineau le 9 août 2020


Dr Lionel-Ange Poungui, MD FRCSC