La balkanisation du Congo : une menace extérieure ou une fragmentation déjà intérieure ?

Depuis plusieurs décennies, le vocabulaire de la « balkanisation » occupe une place centrale dans le discours politique congolais. À chaque crise dans l’Est du pays, la même accusation revient : certains chercheraient à démanteler la République démocratique du Congo, le Rwanda voudrait annexer une partie de son territoire, ou encore un mystérieux projet de « Tutsi-Land » ou d’« empire Hima-Tutsi » serait en préparation.
Ces accusations sont graves. Elles mériteraient donc d’être étayées par des faits, des documents et surtout par des déclarations explicites de ceux qui en seraient les auteurs. Or, un paradoxe apparaît : ceux qui sont régulièrement accusés de vouloir créer un État tutsi au Congo, de rattacher le Kivu au Rwanda ou de procéder à la partition du pays n’ont jamais, à notre connaissance, formulé publiquement un tel projet politique.
La question mérite dès lors d’être inversée.
Et si l’on commençait par poser une question plus fondamentale : le Congo est-il réellement aussi uni qu’on le prétend ?
Car maintenir les frontières d’un État ne signifie pas nécessairement avoir construit une nation. Un pays peut être territorialement unifié tout en étant profondément fragmenté sur les plans politique, social et identitaire. La République démocratique du Congo constitue précisément un cas où la permanence des frontières héritées de la colonisation ne doit pas être confondue avec l’existence d’une cohésion nationale suffisamment forte pour transcender les appartenances communautaires.
Une unité territoriale qui masque une fragmentation profonde
La RDC possède un territoire immense et des frontières internationalement reconnues. Juridiquement, elle constitue un État unitaire. Mais derrière cette unité institutionnelle se manifeste une réalité beaucoup plus fragmentée.
Le tribalisme demeure un facteur important de mobilisation politique. Les appartenances communautaires influencent fréquemment l'accès au pouvoir, la représentation administrative, les alliances électorales et la perception de la légitimité des uns et des autres. Dans certaines circonstances, le Congolais est d'abord perçu comme membre d'une communauté avant d'être considéré comme citoyen.
Cette situation pose une question essentielle : peut-on véritablement parler d'une nation lorsque la citoyenneté est constamment subordonnée à l'origine ethnique présumée ?
La nation ne se réduit pas à une carte géographique. Elle suppose également un sentiment d'appartenance commune, une égalité de citoyenneté et la conviction que les institutions appartiennent à tous.
Lorsque certaines communautés sont régulièrement présentées comme « étrangères », « infiltrées », « rwandophones », « pro-rwandaises » ou incapables d'être véritablement congolaises en raison de leur identité, c'est précisément le principe de la nation commune qui se trouve fragilisé.
La balkanisation ne commence pas nécessairement par une frontière
Il existe une conception simpliste de la balkanisation selon laquelle celle-ci commencerait nécessairement par la modification d'une frontière. Mais la fragmentation d'un État peut commencer beaucoup plus tôt.
Elle peut commencer lorsque les citoyens cessent de se considérer comme membres d'une même communauté politique. Elle peut commencer lorsque l'accès aux droits dépend de l'origine communautaire. Elle peut commencer lorsque certaines populations doivent constamment prouver leur appartenance nationale. Elle peut commencer lorsque le pouvoir central gouverne en s'appuyant davantage sur les loyautés tribales que sur une conception inclusive de la citoyenneté. Elle peut enfin commencer lorsque les différentes communautés ne partagent plus la même conception de l'État, de la nation et de leur propre avenir.
La frontière peut donc rester intacte tandis que la nation, elle, se fissure de l'intérieur. C'est en ce sens qu'il faut examiner avec sérieux la question de la « balkanisation » du Congo. Avant de rechercher exclusivement un éventuel projet de démembrement venu de l'extérieur, il faudrait aussi interroger les mécanismes internes qui produisent la fragmentation.
Le paradoxe des accusations contre les Tutsi congolais
Le cas des Banyamulenge et, plus largement, des Congolais tutsi est particulièrement révélateur de cette contradiction.
Une partie du discours politique les présente régulièrement comme une menace pour l'intégrité territoriale du Congo. Ils seraient les instruments d'un projet rwandais, les avant-postes d'une prétendue expansion territoriale ou les agents d'un hypothétique « Tutsi-Land ».
Mais une question élémentaire devrait précéder ces accusations : où sont les déclarations politiques explicites dans lesquelles les communautés ainsi accusées réclament la création d'un État tutsi ou l'annexion d'une partie du Congo au Rwanda ?
Une revendication de droits, une contestation de discriminations, une demande de sécurité ou une volonté de préserver une identité communautaire ne constituent pas automatiquement un projet de sécession. Confondre ces différentes réalités revient à transformer une communauté entière en suspect collectif.
Plus préoccupant encore, cette logique peut devenir autoréalisatrice : à force de répéter à une population qu'elle n'appartient pas véritablement à la nation, on finit par fragiliser le sentiment d'appartenance nationale que l'on prétend vouloir défendre.
Le véritable danger pour l'unité nationale
La question n'est donc pas de nier l'existence de menaces extérieures. Les États de la région et le puissance internationales poursuivent, chacun, ses propres intérêts stratégiques, et les interventions étrangères dans l'histoire récente de la RDC sont une réalité qui doit être analysée.
Mais une politique sérieuse de défense de la souveraineté ne peut pas se limiter à désigner des ennemis extérieurs. Un État véritablement souverain doit également être capable d'identifier ses propres fragilités internes.
Un pays ravagé par la corruption, le clientélisme, le tribalisme, les inégalités territoriales, l'impunité et la faiblesse institutionnelle est déjà vulnérable à toutes sortes d'influences extérieures.
La meilleure protection contre la balkanisation n'est donc pas seulement militaire. Elle est aussi politique et institutionnelle.
Elle consiste à construire une citoyenneté qui ne dépend ni de l'ethnie, ni de la langue, ni de la région d'origine. Elle consiste à garantir les mêmes droits à tous les Congolais. Elle consiste à faire en sorte que personne ne puisse être considéré comme moins congolais que son voisin.
De la peur de la balkanisation à la construction de la nation
Il existe ainsi une profonde ironie dans le débat congolais. On proclame constamment que quelqu'un veut « balkaniser le Congo », mais on parle beaucoup moins de la nécessité de construire une nation congolaise suffisamment solide pour que personne ne puisse la balkaniser.
On dénonce les frontières que les autres voudraient déplacer, mais on s'interroge insuffisamment sur les divisions que nous avons nous-mêmes créées à l'intérieur de ces frontières. On accuse certains Congolais d'avoir une identité suspecte, au lieu de construire une citoyenneté suffisamment inclusive pour que leur identité ne puisse jamais remettre en cause leur appartenance nationale.
La véritable unité d'un pays ne se mesure donc pas seulement à la longueur de ses frontières ou à l'étendue de son territoire. Elle se mesure à la capacité de ses citoyens à se reconnaître mutuellement comme égaux.
La République démocratique du Congo s’est engagée, au cours des dernières années, dans une stratégie de mobilisation de nombreux groupes armés et forces auxiliaires, accusés de violences ciblant des communautés en raison de leur appartenance identitaire. Les Wazalendo, notamment, ont été mobilisés dans le conflit contre les populations tutsi, tandis que la CODECO est associée à des violences visant notamment la communauté hema. Ces populations étant des citoyens congolais, la persistance de violences fondées sur l’identité soulève des interrogations majeures quant à la responsabilité de l’État et à sa capacité à garantir l’égalité de protection de tous ses citoyens.
Parallèlement, Kinshasa a eu recours à des combattants étrangers et s’est appuyé sur des groupes armés disposant d’un lourd passé militaire, notamment les FDLR, dont une partie des membres est issue des forces impliquées dans le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994. La RDC a également sollicité ou accueilli l’intervention de forces régionales et internationales, notamment dans le cadre de la SADC, du Burundi et de la MONUSCO, mobilisant à cette fin des ressources financières considérables. Plus récemment, l’annonce de la création d’une nouvelle force armée destinée à faire face aux « Katangais » soulève une question fondamentale : pourquoi l’État congolais multiplie-t-il ainsi les dispositifs militaires et les alliances avec des acteurs armés, au lieu de privilégier la construction d’un état uni où l’égalité de l’ensemble des citoyens sans distinction d’origine ou d’appartenance communautaire est assuré? Si le pays se balkanisait à qui serait la faute, si non à l'etat lui-même ?
Un Congo réellement uni ne serait pas un pays dans lequel tout le monde aurait la même ethnie, la même langue ou la même histoire. Ce serait un pays dans lequel aucune ethnie ne pourrait prétendre être plus congolaise qu'une autre. C'est peut-être là que se trouve le véritable antidote à la balkanisation. Car si le Congo doit un jour être balkanisé, le danger ne viendra pas nécessairement de ceux que l'on accuse aujourd'hui. Il pourrait d'abord venir d'une incapacité collective à construire une nation dans laquelle chaque citoyen se reconnaît pleinement. La question fondamentale n'est donc plus seulement : « Qui veut balkaniser le Congo entre celui qui divise et celui qui réclame ses droits? »
Elle devrait être : « Qu'avons-nous fait, nous-mêmes, pour construire une nation que personne ne puisse diviser ? » Entre celui qui divise et celui qui réclame ses droits, Qui veut balkaniser le Congo? »
Le 10 sept. 26
Paul Kabudogo Rugaba




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