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Le droit de se nommer : l’identité comme expression de la liberté collective

  • Paul KABUDOGO RUGABA
  • il y a 3 heures
  • 6 min de lecture

Chaque individu, chaque groupe humain, chaque communauté et, dans une certaine mesure, chaque entité politique possède le droit fondamental de se désigner par le nom qu’il reconnaît comme sien. Le nom n’est pas un simple assemblage de lettres ni une étiquette administrative dépourvue de signification. Il peut être le produit d’une histoire, d’une mémoire collective, d’une évolution sociale ou encore d’un choix délibéré. Dans tous les cas, il participe à la construction de l’identité et à la manière dont une collectivité entend être reconnue par les autres.

Il existe, en effet, des noms hérités de l’histoire, transmis de génération en génération. Il en existe d’autres qui apparaissent spontanément au gré des évolutions sociales, politiques ou culturelles. Il existe enfin des noms volontairement choisis par une communauté afin d’exprimer une identité particulière ou de se distinguer d’une appellation qui ne correspond plus à la manière dont elle souhaite être désignée.

Il serait donc erroné de considérer qu’il existe une règle unique, universelle et homogène régissant la formation et l’évolution des noms collectifs. Les modalités de nomination varient selon les sociétés, les périodes historiques et les circonstances. Ce qui importe, dans une perspective respectueuse de la dignité humaine, est de reconnaître à la communauté concernée une place centrale dans la détermination du nom sous lequel elle souhaite être désignée.

Le nom comme élément de dignité et d’autodétermination

Refuser à une personne le droit de se présenter sous le nom qu’elle revendique revient, dans une certaine mesure, à lui dénier la capacité de définir elle-même une partie de son identité. Le phénomène est encore plus sensible lorsqu’il concerne une communauté ayant une histoire collective propre.

Une communauté ne devrait pas être contrainte d'adopter une appellation imposée de l’extérieur alors qu’elle en revendique une autre. Le respect de l’identité suppose précisément que les autres acceptent de désigner une collectivité par le nom qu’elle reconnaît comme sien, sauf circonstances particulières justifiant une distinction historique ou scientifique.

Ce principe est particulièrement important lorsqu’une appellation ancienne a été associée, dans le contexte politique ou social, à des discriminations, à des accusations collectives ou à des pratiques d’exclusion. Dans une telle situation, le choix d’une nouvelle appellation peut constituer non pas un rejet de l’histoire, mais une manière de reprendre le contrôle sur la définition de soi.

Le changement ou l’affirmation d’un nom peut ainsi devenir un acte d’autodétermination symbolique.

Le cas des Banyamulenge

Ce principe mérite d’être appliqué au cas des Banyamulenge. Il n’appartient pas à des acteurs politiques extérieurs à cette communauté de décider unilatéralement du nom sous lequel celle-ci doit être désignée, encore moins de lui imposer une appellation qu’elle ne reconnaît pas comme la sienne.

Le terme « Banyamulenge » possède une histoire et une signification pour ceux qui s’en réclament. Il renvoie à une trajectoire collective, à une mémoire, à un territoire de référence et à une expérience historique particulière. Que l’on adhère ou non à l’ensemble des interprétations historiques associées à cette appellation ne change pas une réalité fondamentale : ce sont les membres de cette communauté qui revendiquent cette dénomination et qui souhaitent être désignés ainsi.

Il convient donc de distinguer deux questions souvent confondues : celle de l’étude historique de l’origine et de l’évolution d’un nom, et celle du droit contemporain d’une communauté à être appelée par le nom qu’elle revendique.

La première relève de la recherche scientifique. La seconde relève du respect de l’identité et de la dignité des personnes concernées.

L’histoire d’un nom ne donne pas à autrui le droit de le confisquer

On peut parfaitement étudier l’étymologie du terme « Banyamulenge », rechercher les circonstances historiques de son apparition, analyser ses transformations et discuter les différentes interprétations qui en ont été proposées. Une telle démarche relève pleinement du travail scientifique.

Mais l’analyse historique ne doit pas être transformée en instrument permettant à des acteurs extérieurs de décréter qu’une communauté n’a plus le droit d’utiliser le nom sous lequel elle se reconnaît.

L’histoire d’un nom appartient certes au domaine de la recherche, mais son usage contemporain appartient également à ceux qui le portent et s’y identifient.

C’est pourquoi l’argument consistant à dire que les Banyamulenge devraient être appelés autrement parce qu’une autre appellation aurait été utilisée dans certaines sources historiques ne suffit pas à justifier l’imposition d’un nouveau nom.

Une communauté n’est pas un objet administratif que l’on peut rebaptiser à volonté.

Le nom comme réponse à une expérience de stigmatisation

Dans le cas des Banyamulenge, cette question revêt une dimension supplémentaire. Lorsque l’appellation sous laquelle une population était traditionnellement désignée devient, dans certains contextes, un instrument de stigmatisation ou d’exclusion, la volonté de mettre en avant une autre identité collective peut être comprise comme une stratégie de protection et d’affirmation de soi.

Autrement dit, le choix d’un nom peut être façonné par l’expérience historique.

Une communauté peut décider qu’une appellation qui lui a été imposée ou qui a été utilisée contre elle ne correspond plus à la manière dont elle souhaite être reconnue. Elle peut alors choisir de privilégier un autre nom, précisément parce que celui-ci lui permet de mieux exprimer son identité et de résister aux catégories qui lui sont imposées.

Dans cette perspective, le nom « Banyamulenge » ne saurait être instrumentalisé comme un prétexte par des politiciens populistes en quête de popularité, au risque d’exacerber les tensions entre les communautés. S’il paraît récent aux yeux de certains, c’est simplement parce que l’histoire est une réalité vivante, en perpétuelle évolution : des appellations apparaissent, d’autres s’effacent, tandis que certaines s’enracinent durablement dans la mémoire collective. Le nom « Banyamulenge » constitue ainsi un marqueur d’affirmation identitaire, de mémoire et de protection symbolique. Après près de six décennies d’existence et plus d’un demi-siècle de présence dans les documents officiels, il ne saurait être effacé ou remis en cause de manière arbitraire et brutale. Une identité consacrée par le temps, la mémoire collective et les usages institutionnels ne se décrète pas à disparaître au gré des conjonctures politiques.

Ce qui pose problème n’est donc pas qu’une communauté choisisse de se nommer elle-même. Ce qui pose problème est la volonté de certains acteurs, avec un agenda caché, de lui retirer cette capacité d’autodéfinition.

La liberté de nomination ne signifie pas l’absence de débat scientifique

Reconnaître le droit d’une communauté à utiliser son propre nom ne signifie évidemment pas qu’il serait interdit aux chercheurs d’étudier l’histoire de cette appellation.

Au contraire, une approche scientifique sérieuse doit permettre de discuter librement de l’origine du terme, de son évolution, de ses différentes significations et de son utilisation au cours du temps. Mais cette discussion doit être menée avec des sources vérifiables et des méthodes rigoureuses, et non avec l’objectif préalable de délégitimer l’identité de ceux qui portent ce nom.

Il faut donc maintenir une distinction essentielle entre analyser un nom et nier le droit de ceux qui le portent à se nommer ainsi.

Le premier est un exercice scientifique légitime. Le second relève d’une logique d’imposition identitaire.

Qui peut décider du nom des Banyamulenge ?

Dès lors, une question simple mérite d’être posée : au nom de quel principe Martin Fayulu pourrait-il décider de l’appellation sous laquelle les Banyamulenge doivent être désignés ?

La même question vaut pour n’importe quel autre acteur politique ou pour les communautés voisines. Ni un responsable politique, ni un parti, ni une autre communauté, ni même la majorité de la population ne devrait pouvoir imposer arbitrairement à une minorité le nom par lequel celle-ci doit être désignée.

Le débat historique est légitime. Le débat politique est légitime. La critique scientifique est légitime. Mais la confiscation du droit d’une communauté à se nommer elle-même constitue une démarche d’une tout autre nature.

Les Banyamulenge n’ont pas à recevoir d’un homme politique l’autorisation de porter le nom qu’ils revendiquent. Ils n’ont pas davantage à recevoir des communautés voisines une leçon sur la manière dont ils doivent se définir.

Ils ont simplement, comme toute communauté humaine, le droit d’exprimer leur propre identité.

Et ce droit doit être respecté précisément parce qu’il ne dépend ni de la popularité de la communauté concernée, ni du nombre de ses membres, ni de l’opinion que les autres portent sur elle.

Conclusion

Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si chacun peut réécrire l’histoire à sa convenance. Il est de savoir si une communauté possède le droit élémentaire de participer elle-même à la définition de son identité.

L’histoire peut expliquer l’origine d’un nom. Les chercheurs peuvent en discuter la signification. Les historiens peuvent confronter les sources et remettre en question certaines interprétations. Mais personne ne devrait pouvoir décréter unilatéralement qu’une communauté n’a plus le droit de se désigner comme elle l’entend.

Dans le cas des Banyamulenge, le principe est simple : on peut discuter de leur histoire, de leur identité et de leur appellation ; on ne peut pas décider à leur place de ce qu’ils doivent être appelés.

Le respect de cette liberté n’est pas un privilège accordé aux Banyamulenge. C’est l’application d’un principe général de dignité, de liberté et de reconnaissance : celui selon lequel nul ne devrait être contraint de renoncer au nom par lequel il choisit de se définir.

Le 25 août 2026

Paul Kabudogo Rugaba

 
 
 

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