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  • Paul KABUDOGO RUGABA

LETTRE AU DOCTEUR DENIS MUKWEGE

Dernière mise à jour : 20 nov. 2020

La déclaration incendiaire du docteur Mukwege sur son tweeter au sujet du village de Kipupu continu à susciter des réactions d’indignation dans les médias. Un de ses collègue a préféré lui adresse une lettre lui rappelant certains événements historiques dont le docteur, pour des raisons de sa position politique qu’il joue dans la coulisse, a fait semblant d’ignorer, et ainsi lui prodigue des conseils, dont le contenu intégral est le suivant :






Bonjour Docteur,

Vous serez peut-être surpris de lire ce document que je vous adresse aujourd’hui après tant de jours sans communication entre nous. Je me rappelle que notre dernière correspondance par sms date du moment où je vous adressais mes sympathies après l’attentat qui avait failli emporter votre vie.

Je vous écris avec sincérité, me rappelant que les chemins de nos vies ont eu à se rencontrer. La première fois c’était l’Institut Bwindi quand nous étions élèves au secondaire, ensuite à l’Université de Kinshasa en tant qu’étudiants. Bien des années après on s’est retrouvé encore à Bukavu. Ici, plus d’une fois vous m’avez reçu dans votre cabinet de travail en compagnie de mon épouse pour lui faire bénéficier du don que l’Eternel notre Dieu a mis en vous.

En rapport avec les événements dramatiques que vivent les Banyamulenge dans les hauts plateaux de Fizi-Mwenga-Uvira, lesquels événements frappent aussi malheureusement les communautés d’origine de leurs instigateurs, il y a eu beaucoup de déclarations mensongères diffusées par écrits, audios et vidéos. Il m’a été difficile de réagir aux propos des politiciens pour qui la torsion délibérée de la vérité est un art. Mais, après avoir vu la réaction sur tweeter d’un illustre et respectable personnage que vous êtes et Pasteur de surcroit, je me suis senti poussé à réagir à votre déclaration.

Docteur, votre renommé et votre influence devraient vous obliger de ne pas véhiculer une information dont l’authenticité n’est pas préalablement établie car, un mensonge qui sortirait de votre bouche serait pris pour la vérité et pourrait avoir des conséquences néfastes sur ceux-là contre qui vous parlez. Me référant sur votre tweeter en rapport avec les événements regrettables survenus à Kipupu, vous avez emboité les pas aux députés provinciaux du Sud-Kivu qui en ont donné le bilan sans s’être donné la moindre peine d’attendre les conclusions d’une enquête éventuelle. Avec le niveau atteint par la technologie aujourd’hui, on peut facilement manipuler à souhait les images des victimes d’un massacre qui a eu lieu dans un coin donné et les présenter comme s’étant produites là où l’on veut, a plusieurs milliers de km du véritable du lieu du crime pour les besoins d’une cause. Ça s’appelle info intox et c’est une pratique mondialement rependue. Faire des déclarations sur base de telles données, c’est s’engager sur un terrain incertain. Ces élus provinciaux ont refusé d’entendre pendant plus de deux ans les cris de détresse lancés par les Banyamulenge appelant au secours. Ils ont retenu leurs bouches pour ne pas dénoncer la destruction des villages, le razzia des dizaines des milliers de leurs bétails et les tueries dont certains d’entre eux ont été victimes de la part des Maimai issus des communautés voisines. Curieusement, c’est avec une célérité surprenante qu’ils ont condamné et donner, sans aucune vérification, le bilan des derniers événements malheureux survenus tout récemment à Kipupu, prouvant par-là que les Banyamulenge ne figurent pas parmi ceux-là qu’ils représentent au niveau provincial. Peut-on conclure autrement ? Malheureusement, c’est ce que vous avez fait aussi.

Docteur, dans votre tweeter vous écrivez : Ce sont les mêmes qui continuent à tuer en RDC. Les comptes macabres de Kipupu sont dans la droite ligne des massacres qui frappent la RDC depuis 1996. Selon vous, est-ce que les mêmes qui continuent à tuer en RDC sont aussi ceux-là qui ont tué les Banyamulege à Minembwe, à Kalingi, à Kahwela et qui ont attaqué le camp des leurs déplacés à deux reprises à Mikenke, qui ont brulé plusieurs de leurs villages et leur ont razzié plus de cent mille vaches ? Que dire de ceux qui sèment la mort et la désolation à Beni et en Ituri. Toujours les mêmes ?

Docteur, auriez-vous perdu la position de justice et d’équité que vous aviez lorsque vous travailliez encore à Lemera ? En plein génocide des Tutsi au Rwanda, vous aviez observé une agitation anti tutsi à l’hôpital dont vous étiez le responsable. Suite à cela, un matin, vous avez réuni le personnel de l’hôpital, les malades et leurs gardes pour fustiger et condamner avec fermeté cette situation déplorable et le climat redevint normal. Ceci m’a été rapporté par mon grand frère il y a longtemps, et qui à l’époque, avait quitté Uvira pour soumettre son épouse à vos précieux soins. Il m’a donné ce récit avec une forte expression d’admiration à votre égard. Il garde jusqu'à ce jour le carnet de consultation de son épouse plein de vos prescriptions. Je crois que la dernière parmi elles date du 03.05.1994. Alors mon frère, auriez-vous glissé de l’impartialité vers la partialité ? Vous êtes mondialement connu pour l’aide que vous apportez aux femmes violées par les éléments des groupes armés qui écument notre région. En date du 18/04/2020 deux jeunes femmes Banyamulenge ont été tuées par les Maimai aux environs de Minembwe. Leurs organes génitaux furent mutilés et leurs corps déchiquetés. Je m’imagine que vous n’avez pas manqué de le savoir tellement l’événement avait en son temps défrayé la chronique. Avez-vous condamné cet acte ignoble qui entre en ligne de votre domaine de prédilection ?

Docteur, dans votre tweeter sus évoqué, vous situez le début des massacres en RDC en 1996. Situer leur début à cette date relève d’une méconnaissance manifeste de l’histoire tumultueuse du désormais tristement célèbre triangle de la mort que constituent les hauts plateaux de Fizi-Mwenga-Uvira. Permettez-moi de vous informer que les massacres dont les Banyamulenge sont victimes remontent à plus ou moins 30 ans plus tôt par rapport à la date que vous avancez. Pour économiser votre temps, je vous épargne l’histoire mouvementée de la rébellion muleliste amenée dans notre coin par certains de nos voisins Bembe et Fuliru et son cortège de malheur, pour ne vous donner que deux cas seulement des massacres parmi tant d’autres dont les Banyamulenge furent victimes de la part de certains de leurs voisins, seigneurs de guerre de ladite rébellion de triste mémoire. Tenez :

1. En février 1966, un groupe des Maimai Bembe parti du secteur de Tanganika, conduit par un certain Kibombo avait investi un village Banyamulenge dans l’actuel groupement de Bijombo dans le territoire d’Uvira. Ils déplacèrent des familles entières de leur village de Kirumba pour les amener là où ils avaient érigé leur Q.G et durant la nuit ils exécutèrent 15 hommes à l’arme blanche sans qu’on leur ait dit le motif de leur mis en mort. Certains survivants de ce massacre sont encore en vie dont un oncle paternel à moi auprès de qui quiconque le veut peut vérifier ce récit.

2. En septembre 1966, un groupe des Maimai Bembe toujours, conduits par un certain Salehe prit en otage certaines familles Banyamulenge sur les hauteurs de Mboko, encore dans le secteur de Tanganika. Ces otages furent conduits à Mutambala, précisément à Nakiele oú 4 hommes parmi eux furent détenus à part. Un jour surgit un certain Rubeni qui les extirpa de leur lieu de détention et les éloigna des femmes et des enfants pour les exécuter.

Permettez-moi de signaler leurs noms.

1. Grand père Karaha, oncle paternel à ma mère et père du Dr Bizima Karaha.

2. Sabani Paul, cousin germain du précédent.

3. Bwana Yohana, oncle paternel du Colonel Michel Rukunda, communément appelé Makanika

4. Risasi.

Au moment de pousser les corps des victimes dans une fosse commune, les bourreaux se rendirent compte que Sabani Paul était encore en vie car la salve d’exécution ne l’avait pas assommé tout d’un coup. Celui-ci les supplia de l’achever avant de le pousser vivant dans la fosse, privilège que ses bourreaux lui refusèrent et il fut enterré vivant. J’ai actuellement parmi mes voisins un de ses fils et qui est l’un des témoins vivants de ce douloureux événement.

Dans un cas comme dans un autre, ces victimes n’avaient rien fait contre leurs bourreaux pour mériter cette fin tragique. C’était 51 ans avant l’érection du village de Minembwe en commune rurale, prétexte aujourd’hui avancé par ceux qui imposent aux Banyamulenge une énième tragédie (cfr leurs multiples memos en rapport avec la commune de Minembwe). Prétexte sans fondement parce que le calvaire qu’endurent les Banyamulenge aujourd’hui s’est fait sentir largement au-delà des limites géographiques de ladite commune dans le territoire de Fizi et s’est étendu aux Banyamulenge vivant en dehors de Fizi, dans les territoires de Mwenga et d’Uvira. Ainsi, vous constaterez que les barbaries actuelles sont une continuation de celles commencées il y a plus d’un demi-siècle. Vous rendez-vous compte ?

Docteur, il est surprenant de constater que toutes les portes sur lesquelles les Banyamulenge ont frappées pour demander du secours leur sont demeurées hermétiquement fermées. Leurs cris d’alarme n’ont trouvé d’écho chez personne. Plusieurs délégations nationales de haut niveau tant civiles que militaires (plusieurs généraux en différentes étapes) se sont succédé à Minembwe et ont toutes promis de tout faire pour ramener la paix dans le milieu, mais rien ne fut fait et la population Banyamulenge a continué à compter ses morts et à assister impuissamment au razzia de ses troupeaux de vaches. Qui est cet homme lucide qui peut croire que notre armée a été incapable de stopper l’activisme des groupes armés auteurs de ces actes ? Tout porte à croire que tous ceux qui avaient le pouvoir d’intervenir (civils et militaires) ont laisse faire afin qu’un certain objectif connu d’eux-mêmes soit atteint. S’il n’y avait pas eu par la suite un renversement de rapport des forces sur le terrain des affrontements, je me demande combien des Banyamulenge resteraient encore dans les hauts plateaux à ce jour. Et c’est justement après ce changement dans le rapport des forces que les voix ont commencé à s’élever pour dénoncer les massacres et les pillages qui durent pourtant depuis plus de 2 ans. Docteur, pouvez-vous imaginer qu’il y eu une complicité manifeste entre les FARDC et les Maimai ? Par endroits les militaires ont laissé, sous leur nez et barbe, les Maimai bruler les maisons et emporter les vaches ; ailleurs, ils sont intervenus en tirant sur les groupes d’autodéfense Banyamulenge quand ils tentaient de poursuivre les Maimai pour récupérer leurs vaches. Je vous assure que n’eut été l’implication des Forcées Armées de la République aux côtés des Maimai, les dégâts déplorables observés dans les hauts plateaux aujourd’hui n’auraient pas eu lieu. D’ailleurs, les groupes armés à caractère tribal (Gumino, Biloze bishambuke, Yakutumba, Ebuela) existent depuis plus d’une décennie région, mais on n’avait jamais connu des affrontements et des conséquences d’une telle ampleur. C’est après que les forces armées nationales aient appuyé un côté contre un autre que l’équilibre a été rompu et il faut être aveugle pour ne pas voir de quel côté la balance s’était penchée.

Permettez-moi de vous donner un exemple concret de cette complicité FARDC-Maimai . C’était le jour où mes propres vaches, ensemble avec toutes celles de ma famille furent emportées. Le 04/10/2018 vers 11 h du matin, les Maimai en provenance de Kipupu et de Nyarurambi (dans le groupement Basimwenda) attaquent plusieurs villages dont le mien. Nos bergers fuient avec nos centaines des vaches vers le camp militaire le plus proche à Makutano situé à peine à un kilomètre de mon village, au Sud-ouest de Kipupu. A l’approche du camp, les bergers, a leur grande surprise, ont commencé à essuyer des tirs en provenance de ceux-là auprès desquels ils allaient chercher la protection. Trois vaches sont tombées sur le champ, un des bergers a pris fuite et deux autres ont été appréhendés, ligotés et torturés par les militaires qui leur diront qu’ils ne voulaient pas voir leurs visages dans le milieu. Le sort de nos vaches ? Elles ont rebroussé chemin pour être accueilli par les Maimai qui attendaient à une distance d’où ils étaient bien visibles de militaires devenus leurs auxiliaires.

Docteur, vous savez bien qu’une multitude des ONG humanitaires écument notre province. Essayez de vous renseigner pour savoir combien d’entre elles ont apporté la moindre assistance aux déplacés internes en détresse. Demandez même au Gouverneur de la Province du Sud-Kivu qui leur avait rendu visite, quand est ce que l’aide qu’il leur avait promise a été acheminée et distribuée aux nécessiteux. C’est comme si tous ceux qui avaient le pouvoir et la capacité d’intervenir d’une manière ou d’une s’étaient ligués pour ne rien faire en faveur des victimes des barbaries en cours dans les hauts plateaux de puis quelques années. C’est à ce moment là que nous aurions pu entendre votre première déclaration.

Venons-en aux massacres de 1996 auxquelles vous faites allusion.

Au courant du mois de septembre 1996, une série des massacres contre les Banyamulenge eut lieu de Lubondja (dans le secteur de Ngandja) à Kamanyola. En effet, se sentant en danger suite aux bruits d’une guerre qui était imminente, les Banyamulenge qui vivaient à Ngandja cherchèrent à gagner Minembwe. Plusieurs d’entre eux n’atteignirent pas la destination car ils furent massacrés au niveau de Lubondja. Ceux qui habitaient les moyens plateaux du secteur de Tanganika fuirent vers la plaine qui borde le lac. Ils furent massacrés à Baraka, Abela, Mboko, Lueba jusqu'à Kamanyola en passant par la plaine de la Ruzizi dans la tentative pour la plupart, de fuir vers le Rwanda. Je vous épargne ici les détails des atrocités par lesquelles beaucoup d’entre eux ont trouvé la mort. Soulignons que dans certains cas les tueurs bénéficiaient de l’appui des éléments des FAZ (Forces Armées Zaïroises), exactement comme ça été le cas juste tout récemment dans les hauts plateaux. Quelle similitude ! Quelle répétition de l’histoire ! Plus près de vous à Bukavu, au courant du mois d’octobre 1996, plusieurs membres des familles des militaires Banyamulenge qui résidaient pour certains, si pas tous, dans le camp militaire de Bagira ont été massacrés au niveau de la SNCC. Les militaires chefs de ces familles furent éloignés de Bukavu pour finalement être massacré dans le territoire de Mwenga. Docteur, ces cas ci-haut évoqués sont-ils dans votre répertoire des massacres de 1996 ? Pour plus de détails concernant le nombre des victimes et les différents lieux des crimes, veuillez consulter le rapport du Projet Mapping concernant les violations des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises entre mars 1993 et juin 2003 sur le territoire de la République Démocratique du Congo, de la 73ème à la 80ème page.

Docteur, tout crime est condamnable quel que soit son auteur ou la victime. Malheureusement nous constatons que dans notre province, il y a des gens qui condamnent d’une manière sélective certains crimes. Il n’existe pas une tribu des criminels, mais il peut y avoir des criminels dans chaque tribu. Je me souviens que lorsque nous étions encore élèves à Bwindi, un collègue de ma classe posa à l’un des nos professeurs missionnaires scandinaves la question de savoir si dans leurs pays il y avait aussi des femmes prostituées. Et le professeur de répondre : il n’y a aucun pays au monde ou l’on ne puisse trouver des œufs pourris. Oui Docteur, des œufs pourris il y en a partout et dans chaque tribu. Identifier les criminels au sein d’une seule tribu aux prises avec d’autres dans un même conflit, c’est faire preuve d’une partialité notoire.

En octobre 1996, le Vice-Gouverneur du sud-Kivu de l’époque et actuel Ministre Provincial de l’intérieur avait donné aux Banyamulenge un ultimatum de six jours pour quitter les hauts plateaux. Pour ces derniers, cet ultimatum visait à les expulser de leur pays. Bien après, le lanceur de l’ultimatum se défendra d’avoir voulu chasser les Banyamulenge du pays, mais que la mesure visait plutôt préparer un terrain libre où allaient s’affronter les FAZ et les combattants de l’AFDL et que par ce fait on devait les mettre en sécurité vers Baraka et Kazimia. L’autorité provinciale ignorait-elle ce qui s’était passé le long de la Nationale n° 5 de Kamanyola à Lubondja contre Banyamulenge quelques semaines plus tôt pour que on y amenât les autres pour les y sécuriser ? Comble de coïncidence, c’est devant cette même autorité que le responsable de la société civile de Kipupu a tout récemment exigé l’expulsion des Banyaulenge du secteur d’Itombwe. Pourtant, la solution au problème en cours ne proviendra jamais de l’exclusion et de la stigmatisation de l’autre, mais plutôt de l’acceptation mutuelle.

Docteur, le prix Nobel de la Paix vous décerné devrait faire de vous un médiateur attitré entre parties en conflits et un promoteur de la paix là où elle fait défaut. Les communautés Bembe, Fuliru et Banyamulenge regorgent plusieurs personnes éprises de paix et de bonne volonté et qui sont contre les conflits intercommunautaires et qui souhaitent voir leurs communautés respectives vivre en paix. En les réunissant autour de vous, je suis convaincu qu’ensemble vous parviendrez à trouver une solution aux guerres inutiles qui détruisent nos sociétés dans les hauts plateaux de Fizi-Mwenga –Uvira. Voilà ce que nous attendons de vous mon frère.


Cordialement


Le 31 juillet 2020


Jean Baptiste RUTHIRIRIZA NKANIKA

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