Chronique : Le visage d’une guerre oubliée
- Paul KABUDOGO RUGABA
- il y a 1 jour
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Dernière mise à jour : il y a 14 heures

Elle s’appelle Jolie Nyirandorimana. Elle a douze ans. À l’âge où d’autres enfants apprennent à rêver, à courir dans la cour de l’école, à imaginer leur avenir, Jolie apprend déjà ce que signifie survivre.
Elle vit à Minembwe, sur les Hauts-Plateaux du Sud-Kivu. Un village qui, pour beaucoup dans le monde, n’est qu’un point invisible sur une carte. Mais pour ceux qui y vivent, c’est une terre, une mémoire, une identité. C’est là que Jolie est née. C’est là qu’elle a grandi. Et c’est là que la guerre est venue la chercher.
Un jour, le 8 mars 2026, des tirs ont éclaté.
Des hommes armés de la coalition composée des FARDC, des FDNB, des Forces de défense du peuple tanzanien (TPDF), des FDLR et des Wazalendo ont ouvert le feu. Les balles n’étaient pas perdues. Elles étaient tirées à bout portant.
Jolie a été touchée.
Deux balles ont traversé ses jambes. Une autre a fracassé son genou. Son petit corps s’est effondré sur la terre poussiéreuse de Minembwe, cette même terre où elle avait l’habitude de jouer. Le sang s’est mêlé à la poussière.
À douze ans, Jolie a appris ce que signifie ressentir la douleur d’une balle dans ses os.
Mais la tragédie ne s’arrête pas là.
Normalement, dans un monde encore attaché aux principes les plus élémentaires d’humanité, une enfant blessée serait immédiatement évacuée vers un hôpital. Les organisations humanitaires interviendraient. Les médecins feraient tout pour sauver ses jambes.
Mais à Minembwe, la normalité n’existe plus.
L’hôpital de Minembwe a été saccagé et pillé par les mêmes éléments armés. Les salles de soins ont été vidées. Les médicaments ont disparu. Les équipements ont été détruits.
Il n’y a plus d’hôpital.
La Croix-Rouge ne peut pas intervenir. Les organisations humanitaires ne peuvent pas accéder à la zone.
Un blocus total a été imposé.
Les vivres sont bloqués. Les médicaments sont bloqués. Les routes sont fermées. Les convois humanitaires sont empêchés d’atteindre la population.
Dans ces conditions, une enfant blessée par balle doit simplement attendre.
Attendre la douleur.Attendre l’infection.Attendre un miracle.
Ou attendre la mort.
Et pourtant, le monde sait.
La communauté internationale est informée de la situation. Elle sait que les villages des Hauts-Plateaux sont soumis à des bombardements d’artillerie lourde. Elle sait que des drones du gouvernement survolent et frappent certaines zones.
Mais malgré ces informations, les condamnations tardent. Les dénonciations restent timides. Les déclarations diplomatiques se perdent dans les prudences du langage.
Car derrière chaque silence, il y a des intérêts géopolitiques.
On tergiverse.On temporise.On attend.
Pendant ce temps, Jolie souffre.
Son nom pourrait rester inconnu. Son histoire pourrait ne jamais franchir les montagnes qui entourent Minembwe. Pourtant, Jolie n’est pas un cas isolé.
Elle est un visage parmi des milliers.
Dans les collines et les villages des Hauts-Plateaux, d’autres enfants ont été blessés. D’autres ont perdu leurs parents. D’autres encore ont disparu dans les flammes des villages incendiés.
Certains ont reçu des balles.D’autres ont été mutilés par les éclats d’obus.Beaucoup vivent aujourd’hui sans nourriture, sans soins, sans protection.
Leurs crimes ?
Ils sont nés dans une certaine communauté.
Ils appartiennent à la communauté Banyamulenge.
Dans les récits officiels, dans certains discours politiques, dans certaines propagandes locales, cette appartenance suffit parfois à transformer une population entière en cible.
Ainsi, des enfants deviennent des victimes avant même d’avoir eu le temps de comprendre le monde.
Jolie n’a jamais participé à un conflit. Elle n’a jamais tenu une arme. Elle n’a jamais prononcé un discours politique.
Elle voulait simplement vivre.
Aller à l’école.Rire avec ses amies.Courir dans les collines.
Aujourd’hui, elle ne peut peut-être même plus marcher.
Et pourtant, malgré tout, son histoire mérite d’être racontée.
Parce qu’une guerre qui frappe les enfants est déjà une guerre qui a perdu toute légitimité.
Parce qu’un monde qui détourne le regard devant la souffrance d’une enfant finit toujours par perdre une partie de son humanité.
Et parce que si l’on oublie Jolie Nyirandorimana, on oubliera aussi les milliers d’autres enfants dont les noms ne seront jamais écrits.
Mais ils existent.
Ils respirent encore.
Ils attendent que quelqu’un, quelque part, décide enfin de dire la vérité.
Le 9 mars 2026
Paul Kabudogo Rugaba



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