Néhémie Rugama : une boussole morale dans les tempêtes du présent
- Paul KABUDOGO RUGABA
- il y a 3 jours
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Dernière mise à jour : il y a 19 heures

En des temps où les compromissions se banalisent et où le silence devient parfois complice, certaines vies continuent de parler pour nous. Elles s’expriment sans fracas, sans quête de gloire, mais avec une force tranquille qui traverse les époques. La vie de Monsieur Néhémie Rugama appartient à cette catégorie rare d’hommes qui, par leur droiture, leur fidélité et leur sens du devoir, laissent une empreinte durable dans la mémoire collective. Son parcours mérite aujourd’hui d’être rappelé, non seulement comme un hommage, mais surtout comme un repère moral et une invitation à ne pas céder à l’injustice, à la peur ni à la facilité.
Il est né à Migera en 1945, dans une circonscription dite indigène, à une époque encore marquée par les classifications coloniales. Son grand-père, Ngenganyi Nzeyimana, y fut nommé chef lors d’une réunion tenue le 23 mai 1934 avec d’autres responsables des circonscriptions voisines, tous issus de la communauté banyamulenge. Cet héritage, à la fois historique et identitaire, s’inscrit en filigrane dans son parcours.
En 1975, il obtient une licence en histoire appliquée à l’ISP de Bukavu. Ce diplôme marque le début d’un engagement durable dans l’administration publique congolaise, où il gravit les échelons avec calme, sérieux et constance.
Il entame sa carrière comme préfet des études à l’Institut Azuhuri d’Uvira (1975-1976), avant de poursuivre à l’Institut Imani de Panzi (1976-1980). En 1980, il est promu au sein de la REGED, fonction qu’il occupe jusqu’en 1982. Deux ans plus tard, il s’installe à Gisenyi, au Rwanda, où il enseigne dans le secondaire pendant près d’une décennie. Ce départ n’est pas un reniement, mais une réponse lucide à la dégradation de la situation socio-économique de son pays. Comme de nombreux diplômés congolais de son époque, il a dû chercher ailleurs les conditions d’une vie digne.
Mais ce qui marque le plus dans son parcours, ce n’est pas seulement la succession des fonctions occupées : c’est la manière dont il les a exercées. Pour lui, l’autorité n’a jamais été un instrument de privilège, mais un espace de service. C’est là que réside la beauté discrète de sa trajectoire.
Dans les années 1990, alors qu’il évolue également dans la sphère religieuse protestante au Sud-Kivu, en qualité de représentant légal de la 37e CADZ, il continue de servir avec la même rigueur. À une époque où beaucoup se laissaient séduire par les avantages du pouvoir, lui demeure fermement attaché à la probité, à l’éthique et au bien commun. Ce n’est pas une posture : c’est une manière d’être.
Cet engagement se traduit par des actes concrets et hautement symboliques. On peut notamment citer la restitution au Trésor public de fonds indûment perçus par ses prédécesseurs à travers des salaires fictifs, ainsi que son refus courageux d’un poste politique proposé par la rébellion de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) lors de son entrée à Bukavu en 1996. Par ces choix, Monsieur Rugama a démontré une fidélité sans faille aux valeurs chrétiennes, ainsi qu’aux principes fondamentaux de l’État, notamment la protection des biens publics — et ce, au prix de sacrifices personnels significatifs.
Concernant le premier acte — la restitution au Trésor public de fonds frauduleusement perçus par ses prédécesseurs dans ses fonctions de sous-REGED — des témoignages concordants, émanant de sources dignes de foi, en attestent la véracité. Quant au second, à savoir le refus d’un poste politique au sein de l’AFDL à Bukavu, le pasteur Japhet Mbonyi et moi-même en sommes des témoins vivants, pour avoir été directement consultés face à ce dilemme.
Je me souviens encore de cette scène comme si elle s’était déroulée hier. Un dimanche, après le culte à l’Église Restoration Church à Kigali, un haut cadre du mouvement AFDL vint à sa rencontre, porteur d’un message du directoire : on lui proposait un poste de haute responsabilité politique au Sud-Kivu.
Lors de notre échange, comme on pouvait s’y attendre, nous avons d’abord accueilli cette nouvelle avec enthousiasme. Après avoir échappé, avec toute sa famille, à deux guerres de même nature — en 1994 au Rwanda et en 1996 au Congo — une telle proposition pouvait apparaître comme une reconnaissance, voire une opportunité de stabilité. Nous l’avons donc vivement encouragé à y répondre favorablement. Il nous écouta avec attention, sans interrompre, puis promit de nous faire part rapidement de sa décision.
À cette époque, une telle offre aurait fait rêver plus d’un homme. Beaucoup se seraient précipités, auraient tout mis en œuvre pour plaire et saisir cette chance. Lui, au contraire, prit le temps de réfléchir. Derrière l’honneur apparent, il percevait déjà le poids des compromis. Il redoutait d’être entraîné dans des pratiques contraires à ses convictions profondes. Il savait que l’on ne sert pas durablement la vérité en s’accommodant de l’injustice. Finalement, il déclina l’offre.
Quelle décision difficile — et quelle grandeur dans ce refus. Il aurait pu y voir une récompense ou un refuge après tant d’épreuves. Mais il choisit de rester fidèle à lui-même. C’est dans ces moments-là que se révèle la véritable stature d’un homme : non pas dans les discours qu’il tient, mais dans les renoncements qu’il accepte pour ne pas trahir son âme.
Aujourd’hui, son souvenir prend une résonance particulière à la lumière des épreuves que traverse sa communauté, les Banyamulenge, confrontés depuis des décennies à la violence, à la stigmatisation et à la remise en cause de leur appartenance congolaise. Loin de s’apaiser, cette situation s’est aggravée dans les moyens et hauts plateaux du Sud-Kivu, où les populations civiles vivent sous la menace constante de la peur et de l’exclusion.
Cependant, contre toute attente, on observe ces derniers temps des prises de position émanant de certains membres de cette même communauté qui, en déformant la réalité, finissent par banaliser — voire légitimer — les violences et les discriminations dont ils sont eux-mêmes victimes.
Il est profondément troublant de constater que le mensonge identitaire et la discrimination peuvent s’infiltrer jusque dans des espaces censés garantir la dignité de tous les citoyens. L’expérience que j’ai vécue à l’ambassade de la République démocratique du Congo au Canada en est une illustration frappante : l’inscription de l’ethnie Tutsi/Banyamulenge sur un formulaire y fut contestée par un agent diplomatique, révélant ainsi l’ampleur d’une fracture morale qui dépasse les frontières nationales.
En effet, lors d’une démarche administrative pour le renouvellement de son passeport, j’ai accompagné ma fille à l’ambassade de la République démocratique du Congo au Canada. Après avoir dûment rempli le formulaire relatif aux renseignements personnels du demandeur, nous nous sommes présentés devant un agent diplomatique attitré. À la lecture de la mention « Tutsi/Munyamulenge » à la rubrique « Ethnie », son visage s’est aussitôt durci, puis rougi de colère. D’un ton catégorique, il affirma qu’aucune ethnie tutsie n’avait jamais existé au Congo.
Mis au défi, il revint avec un document censé répertorier les tribus du Congo — le Zaïre de l’époque — et m’invita à y identifier l’ethnie contestée. Sûr de moi, je parcourus la liste et lui indiquai sans hésitation la présence de l’ethnie tutsie, bel et bien mentionnée parmi les quelque 450 ethnies du pays. Bien que visiblement déconcerté, il demeura inflexible : aucun passeport ne serait délivré si le formulaire maintenait cette mention.
Fort heureusement, la rubrique « Ethnie » ne figure que sur le formulaire et non sur le passeport lui-même. Mais au-delà de ce détail administratif, l’incident est révélateur. Lorsque de telles réactions sont tolérées chez un représentant officiel, dans un contexte diplomatique, il devient légitime de s’interroger sur ce que l’on peut attendre des discours politiques émanant des autorités en place à Kinshasa — des discours qui, trop souvent, induisent en erreur tant l’opinion nationale qu’internationale quant aux véritables intentions à l’égard de cette communauté.
Le parcours de Néhémie Rugama demeure, aujourd’hui encore, une référence morale d’une rare puissance. En son temps, alors même que le contexte politique ne faisait peser aucune menace directe sur sa communauté, il a su refuser un poste de responsabilité non par calcul ni par crainte, mais par fidélité à ses principes et à une éthique personnelle inébranlable.
La question se pose avec une acuité particulière en cette période où sa communauté est confrontée à une violence extrême. Des attaques impliquant drones et armes lourdes visent des civils innocents — femmes, enfants, personnes âgées. Même ceux qui servent le régime de Kinshasa ne sont pas épargnés : des officiers de haut rang sont incarcérés, tandis que des soldats subissent des traitements inhumains, allant jusqu’à être exécutés par leurs propres compagnons d’armes. Par ailleurs, des jeunes sont arrêtés arbitrairement à travers le territoire national. Leur seul tort : leur apparence — un véritable délit de faciès.
Dans un tel contexte, chaque décision individuelle engage bien plus qu’un simple choix personnel : elle interpelle la conscience, convoque la responsabilité et rappelle le devoir moral envers les sans-voix, envers tous ceux qui subissent, dans l’indifférence, les violences d’une guerre qui porte les marques d’une entreprise d’extermination.
L’héritage de Néhémie Rugama nous rappelle que la dignité n’est pas une abstraction. Elle est un engagement qui se construit dans les décisions difficiles, dans les refus solitaires et dans la fidélité à soi-même.
L’histoire retiendra peut-être les noms de ceux qui ont exercé le pouvoir, Mais elle jugera, avec une rigueur implacable, la manière dont ce pouvoir a été utilisé — ou refusé.
Néhémie Rugama n’a pas cherché à marquer son époque. Il a simplement refusé de trahir ses principes. Et c’est précisément ce refus qui lui confère aujourd’hui une stature exceptionnelle.
Car dans un monde où tout semble négociable, il a démontré qu’il existe encore des lignes que l’on ne franchit pas.
Son exemple nous interpelle, il nous oblige et il nous met face à nous-mêmes.
Que ferions-nous, à sa place ? Que sommes-nous prêts à sacrifier ? Et surtout : que refusons-nous de trahir ?
Car au bout du compte, ce ne sont ni les circonstances, ni les opportunités, ni les discours qui définissent un homme : c’est sa capacité à rester debout, lorsque tout l’invite à s’agenouiller.
Dans ce combat silencieux entre la conscience et la facilité, entre la vérité et la compromission, entre la dignité et l’abandon — certains choisissent encore de rester libres. Néhémie Rugama était de ceux-là, Et c’est pour cela que, aujourd’hui encore, il nous éclaire.
Ruhara Mibari Boniface
Le 10 mars 2026




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