Minembwe : les Banyamulenge face à l’étau de la guerre, de la faim et de l’abandon
Une tragédie humaine qui ne peut plus être passée sous silence

Ce que nous décrivons n’est ni une exagération ni une tentative de dramatiser la réalité. C’est une situation humaine d’une gravité extrême, devenue presque indicible tant la souffrance qu’elle engendre dépasse les mots. Dans les Hauts-Plateaux de Minembwe, à l’est de la République démocratique du Congo (RDC), la communauté banyamulenge vit une tragédie qui frappe simultanément sa sécurité, sa dignité, ses moyens de subsistance et son droit le plus élémentaire : celui de vivre.
La population est prise dans un étau meurtrier : les armes d’un côté, la faim de l’autre. À la violence des combats s’ajoutent l’isolement, les restrictions d’approvisionnement, la destruction des activités agricoles et l’impossibilité croissante d’accéder aux produits de première nécessité. Ce qui se déroule dans cette région ne peut être réduit à une simple confrontation militaire. C’est une crise humanitaire profonde, dont les civils paient le prix le plus lourd.
Les informations publiées par plusieurs médias, notamment Kivu Morning Post et SOS Médias Burundi, éclairent différentes dimensions de cette crise : les restrictions d’accès humanitaire, l’intensification des combats et l’utilisation de drones dans les opérations militaires. Human Rights Watch a également alerté sur le blocus humanitaire à Minembwe, selon un article publié par Actualité.cd.
Derrière ces informations se trouvent des familles, des enfants, des personnes âgées et des malades dont la survie dépend désormais de possibilités d’approvisionnement et de secours gravement compromises.
1. Sous le feu d’une coalition armée
Dans les Hauts-Plateaux, les Banyamulenge sont confrontés aux opérations d’une coalition comprenant les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), l’armée burundaise, plusieurs groupes armés locaux connus sous le nom de Wazalendo, des éléments des FDLR et du CNRD, ainsi que des mercenaires engagés dans le conflit.
Cette configuration militaire, qui associe des forces régulières, des groupes armés et des combattants étrangers, transforme les Hauts-Plateaux en un espace où les populations civiles vivent dans une insécurité permanente.
Les combats s’accompagnent d’une utilisation croissante de drones et d’armes lourdes. SOS Médias Burundi a rapporté, en juin 2026, que plusieurs belligérants recouraient à des drones de reconnaissance et d’attaque dans les territoires de Fizi et de Mwenga. Le média a également décrit l’implication de l’armée burundaise aux côtés des FARDC et des milices Wazalendo dans les opérations de cette région. Source : SOS Médias Burundi.
À Kabanju, non loin de Minembwe, une base de drones utilisée par des mercenaires sert, selon les informations disponibles, de point d’appui à des opérations qui frappent régulièrement les villages banyamulenge. Les bombardements et les tirs d’artillerie exposent les habitants à une menace permanente, y compris dans les espaces où ils devraient pouvoir cultiver, se déplacer et mener une vie ordinaire.
Le conflit comporte également des ramifications politiques et régionales. Des informations font état de réseaux armés associés au général Kayumba Nyamwasa et à Jean-Luc Habyarimana, fils de l’ancien président rwandais Juvénal Habyarimana. Ces éléments s’inscrivent dans un environnement régional où s’entrecroisent rivalités politiques, intérêts militaires et enjeux économiques.
Mais aucune considération stratégique ne saurait justifier que des populations civiles soient privées de protection. Les habitants de Minembwe ne sont pas de simples variables dans un calcul militaire. Ce sont des êtres humains dont la sécurité doit être une priorité absolue.
2. Un blocus qui transforme l’isolement en condamnation humanitaire
Depuis janvier 2026, après le retrait des forces du M23 d’Uvira, un blocus terrestre et aérien affecte les Hauts-Plateaux. Les restrictions imposées aux mouvements de personnes et de marchandises ont considérablement aggravé les difficultés d’approvisionnement des populations.
Le 8 octobre 2026, Kivu Morning Post a rapporté que l’AFC/M23 dénonçait les pénuries de nourriture, de médicaments, d’eau et de produits de première nécessité à Minembwe. Le média a également fait état des accusations du mouvement concernant l’entrave à un convoi humanitaire dans la nuit du 23 au 24 septembre. Ces informations s’inscrivent dans un contexte de restrictions d’accès déjà signalé dans les alertes humanitaires publiées auparavant. Kivu Morning Post ; Actualité.cd.
Les conséquences se font sentir à tous les niveaux. Les commerçants ambulants, qui contribuaient à ravitailler les villages isolés, ne peuvent plus circuler normalement. Les produits alimentaires deviennent rares, les médicaments difficiles à obtenir et les familles perdent progressivement leurs moyens habituels de subsistance.
La coupure du réseau Vodacom a également privé les habitants d’un outil essentiel de communication et de transfert d’argent. Pour des familles qui dépendent de l’aide de leurs proches, cette interruption signifie bien davantage qu’un simple problème de télécommunication : elle peut les priver de la possibilité de recevoir l’argent nécessaire pour acheter de la nourriture ou payer des soins.
Déjà, deux appareils qui tentaient d’acheminer des secours ont également été abattus, selon les informations rapportées. De tels incidents aggravent encore l’isolement de la région et compromettent les possibilités d’assistance aux populations.
Il faut mesurer ce que signifie concrètement une telle situation : une mère qui ne trouve plus de nourriture pour ses enfants, un malade qui ne peut obtenir ses médicaments, une famille qui ne peut recevoir l’argent envoyé par un proche, un commerçant qui ne peut plus approvisionner son village et un malade qui attend un secours aérien devenu inaccessible.
Lorsqu’une population est privée à la fois de mobilité, de ravitaillement, de communication et d’accès aux secours, l’isolement devient une menace directe contre sa survie.
3. Des champs silencieux et une récolte compromise
La crise alimentaire est d’autant plus grave que les habitants ne peuvent plus compter normalement sur leur propre production agricole.
Les terres cultivables sont régulièrement exposées aux bombardements et aux tirs d’artillerie lourde. Les agriculteurs doivent composer avec l’insécurité, la peur des frappes et l’incertitude quant à la possibilité de récolter ce qu’ils ont semé.
Cette année, les difficultés ont été aggravées par le manque de pluie. De nombreux habitants n’ont pas pu semer leurs petites parcelles situées à proximité de leurs maisons. Or, au mois d’octobre, les champs de maïs et de haricots devraient normalement commencer à verdir, offrant aux familles l’espoir d’une prochaine récolte.
À Minembwe, cette verdure attendue raconte aujourd’hui une autre histoire : celle des semences qui n’ont pas été mises en terre, des champs qui restent nus et des familles qui ne savent pas de quoi sera fait leur prochain repas.
Les pluies récentes, bien que faibles, ont ravivé un mince espoir. Mais cet espoir demeure fragile. Une pluie en faible quantité ne suffit pas à effacer les effets de mois d’insécurité, de retards agricoles et de restrictions d’approvisionnement.
La guerre détruit ainsi bien davantage que des habitations ou des infrastructures. Elle bouleverse le cycle même de la vie. Elle empêche de préparer la terre, de semer, d’entretenir les cultures et de récolter. Elle compromet les moyens de subsistance d’aujourd’hui et les chances de survie de demain.
Lorsque les champs ne produisent plus et que les routes ne permettent plus d’importer des denrées alimentaires, la faim s’installe dans les foyers. Pour une population déjà fragilisée, cette double atteinte à la production et à l’approvisionnement a des conséquences dramatiques.
4. La malnutrition : quand la souffrance devient visible sur les corps
Les signes de malnutrition observés parmi les habitants des Hauts-Plateaux sont particulièrement alarmants. L’amaigrissement prononcé, l’affaiblissement physique et la décoloration des cheveux témoignent d’une dégradation préoccupante de l’état nutritionnel de certaines personnes.
La décoloration des cheveux et l’amaigrissement peuvent notamment être associés à des carences nutritionnelles sévères, dont le kwashiorkor dans certains cas. Ces signes exigent une évaluation médicale, mais ils ne peuvent être ignorés dans un contexte où les pénuries alimentaires et les difficultés d’accès aux soins sont déjà documentées.
Derrière chaque signe de malnutrition, il y a une histoire humaine : un enfant qui grandit sans recevoir les nutriments nécessaires à son développement, une mère qui partage le peu de nourriture disponible, une personne âgée qui s'affaiblit faute d'une alimentation suffisante.
La malnutrition ne se limite pas à la faim ressentie au quotidien. Elle affaiblit les organismes, augmente la vulnérabilité aux maladies et peut compromettre durablement le développement des enfants. Dans les cas graves, elle devient une urgence vitale.
Il est insoutenable de penser que des familles puissent assister, impuissantes, à l’affaiblissement de leurs proches alors que l’acheminement de nourriture et de médicaments se heurte à des obstacles persistants.
Les habitants de Minembwe ne devraient pas avoir à attendre que les enfants soient gravement dénutris ou que les malades atteignent un état critique pour que leur détresse retienne l’attention les Nation Unis.
5. Une réponse humanitaire qui doit être à la hauteur de l’urgence
Face à cette situation, l’action des organisations humanitaires, des agences des Nations unies et des défenseurs des droits humains doit gagner en ampleur et en efficacité. Malheureusement ce n’est pas le cas.
Le problème n’est pas seulement de reconnaître l’existence d’une crise. Il est de garantir que les secours atteignent effectivement les personnes qui en ont besoin.
Cet action devrait faire pression sur les autorités congolaises et burundaises, ainsi que toutes les parties impliquées dans le conflit, afin de permettre un accès humanitaire sûr, régulier et sans entrave. Les convois de nourriture, les médicaments, les évacuations médicales et les moyens de communication indispensables à la survie des populations doivent être protégés. Cependant, plusieurs observateurs la jugent de ne pas faire assez.
Les organisations humanitaires doivent pouvoir évaluer les besoins, acheminer les secours et rendre compte des obstacles rencontrés. Les institutions chargées de la protection des droits humains doivent, quant à elles, documenter les violations, interpeller les responsables et maintenir une attention soutenue sur la situation. Cependant, on a l’impression que les versions de rapports fournis sont plutôt inspirées de celles des régimes de Kinshasa et de Gitega, pourtant pointés du doigt.
Le droit international humanitaire devrait imposer des obligations aux parties au conflit, notamment en matière de protection des civils et de facilitation des secours humanitaires. L’assistance aux personnes dans le besoin ne devrait jamais être subordonnée ni aux intérêts de la MONUSCO ni aux alliances militaires qui leur sont prêtées.
Il faut le dire clairement : l’aide humanitaire n’est ni une faveur politique ni une récompense accordée aux populations vivant dans une zone contrôlée par tel ou tel acteur. Elle répond à des besoins humains fondamentaux.
Le silence, l’inaction ou les réactions tardives ne nourrissent pas les enfants, ne soignent pas les malades et ne rétablissent pas les communications. La réponse internationale doit se traduire par des actions concrètes et mesurables, à commencer par l’ouverture effective de couloirs humanitaires et la protection des personnes qui acheminent les secours.
6. Au Burundi, la peur poursuit les Banyamulenge jusque dans les camps de réfugiés
La détresse de la communauté banyamulenge ne s’arrête pas aux frontières de la RDC. Au Burundi, des réfugiés banyamulenge vivent également dans la peur des arrestations et des interventions des services de sécurité.
Les articles publiés par SOS Médias Burundi les 24 septembre et 5 octobre 2026 font état de nouvelles arrestations de réfugiés banyamulenge au camp de Bwagiriza, notamment de l’interpellation d’un homme âgé de 70 ans. Ces informations décrivent un climat de peur parmi les réfugiés concernés. SOS Médias Burundi, 24 septembre 2026 ; SOS Médias Burundi, 5 octobre 2026.
D’autres médias ont également rapporté des arrestations de Banyamulenge au Burundi, notamment Kivu24 et Amjambo Africa.
Ces informations dessinent un tableau particulièrement préoccupant : des personnes qui ont fui les violences pour chercher refuge se retrouvent confrontées à une nouvelle insécurité dans leur lieu d’accueil.
Que reste-t-il à une personne qui a quitté sa maison pour sauver sa vie, qui a abandonné ses terres et ses biens, puis qui découvre que le camp où elle espérait trouver protection est lui aussi devenu un lieu d’angoisse ?
Un réfugié devrait pouvoir dormir sans craindre d’être emmené pendant la nuit. Une personne âgée devrait pouvoir vivre ses dernières années dans la dignité et la sécurité. Une famille ayant fui la guerre devrait pouvoir espérer reconstruire son existence sans redouter de nouvelles persécutions.
Toute arrestation doit respecter les garanties légales et les droits fondamentaux. Lorsque des membres d’une même communauté sont régulièrement visés, les autorités doivent apporter des explications transparentes et veiller à ce qu’aucune personne ne soit prise pour cible en raison de son identité ou de son appartenance supposée.
La protection des réfugiés ne peut se limiter à leur fournir un abri. Elle doit également garantir leur sécurité, leur dignité et leurs droits.
Minembwe ne doit pas être abandonné à son sort
La situation des Banyamulenge dans les Hauts-Plateaux de Minembwe est le résultat d’une crise où se conjuguent violence armée, blocus humanitaire, insécurité alimentaire et isolement. Pendant que les combats se poursuivent, les familles peinent à se nourrir, les agriculteurs voient leurs récoltes compromises et les malades manquent de soins. Au Burundi, les arrestations rapportées de réfugiés banyamulenge ajoutent à cette détresse un climat de peur et d’incertitude.
Minembwe ne doit pas devenir le lieu où la faim achève ce que la guerre a commencé. La protection des civils, l’ouverture de couloirs humanitaires, l’acheminement des médicaments et de la nourriture ainsi que la sécurité des réfugiés doivent devenir des priorités immédiates.
Les autorités congolaises et burundaises, les organisations humanitaires et les institutions internationales ont une responsabilité essentielle : agir pour préserver les vies humaines, garantir l’accès aux secours et faire la lumière sur les violations rapportées. Les Banyamulenge, comme toutes les autres communautés, ont droit à la sécurité, à la dignité et à la protection de la loi.
Derrière cette crise, il y a des enfants qui ont faim, des familles privées de leurs moyens de subsistance et des personnes déplacées qui cherchent simplement un endroit où vivre sans crainte. Leur souffrance ne peut être réduite à une statistique ni reléguée au second plan des rivalités politiques et militaires.
À Minembwe, l’urgence n’est plus seulement de dénoncer la tragédie, mais d’empêcher qu’elle ne fasse davantage de victimes. Face à la faim et à la détresse humaine, l’indifférence n’est pas une option : agir est un devoir.
Le 12 octobre 2026
Paul Kabudogo Rugaba
Références
https://afrikarabia.com/wordpress/conflit-en-rdc-les-enjeux-de-la-bataille-du-sud-kivu/
https://www.dw.com/fr/rdc-minembwe-enjeu-strat%C3%A9gique/a-77713482
https://kivu24.com/burundi-les-arrestations-de-banyamulenge-se-multiplient/
https://www.amjamboafrica.com/urundi-arrests-banyamulenge-refugees-as-m23-advances-in-south-kivu/
https://burundi-agnews.org/burundi-rdc-arrestation-dun-munyamulenge-a-bujumbura/




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