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AFC-M23, Twirwaneho et FRN : entre recomposition politique, espoir des communautés marginalisées et risque de nouvelles désillusions

Paul KABUDOGO RUGABA
il y a 3 minutes
8 min de lecture

La dissolution annoncée des AFC-M23 et du MRDP-Twirwaneho, ainsi que la formation d’un nouveau parti politique, le FRN, sous l’impulsion de Joseph Kabila Kabange, ancien président de la République démocratique du Congo, ouvrent une nouvelle séquence dans la crise politique et sécuritaire congolaise. Cette recomposition suscite des réactions contrastées. Dans le camp du président Félix Tshisekedi, elle provoque des critiques et des condamnations. À l’inverse, une partie de la population, lassée des promesses non tenues, y voit une nouvelle possibilité de changement. Pour les communautés marginalisées et persécutées, notamment dans l’est du pays, cette évolution nourrit à la fois l’espoir et l’inquiétude.

L’enjeu dépasse cependant la simple création d’une nouvelle formation politique. Il touche à une question fondamentale : la recomposition des forces politiques congolaises permettra-t-elle enfin de répondre aux revendications des communautés qui se considèrent abandonnées, discriminées ou menacées, ou conduira-t-elle une nouvelle fois à leur instrumentalisation au profit d’ambitions nationales ?

1. Une recomposition susceptible de modifier la lecture du conflit

Pendant des années, une partie du discours politique congolais a présenté les revendications du M23 essentiellement comme un prétexte à une agression extérieure, notamment de la part du Rwanda. Cette lecture, qui met l’accent sur les responsabilités étrangères, a souvent relégué au second plan les causes internes du conflit : les contestations de citoyenneté, les discriminations alléguées, l’insécurité persistante, les conflits fonciers, les rivalités politiques et les difficultés d’intégration des différentes communautés dans l’État congolais surtout les Banyamulenge, les Hema et les tutsi du Nord-Kivu.

Or, réduire la crise de l’est de la République démocratique du Congo à une confrontation entre Kinshasa et Kigali n’explique en aucun cas la complexité. Même si l’implication d’acteurs étrangers, était établie, elle ne ferait pas disparaître les responsabilités nationales ni les griefs exprimés par les populations concernées.

La recomposition politique autour de Joseph Kabila pourrait ainsi contribuer à déplacer le débat. Elle pourrait amener davantage d’acteurs à reconnaître que le conflit comporte   une dimension profondément congolo-congolaise. Une telle reconnaissance constituerait un progrès si elle permettait d’aborder les causes structurelles de la crise plutôt que de se limiter à la dénonciation des ingérences étrangères.

Cependant, cette évolution ne garantit nullement une solution. Une nouvelle alliance politique peut ouvrir un espace de dialogue, mais elle peut également devenir un instrument de compétition pour le pouvoir. Tout dépendra de la place accordée aux revendications des communautés concernées et de la capacité des acteurs à transformer leurs engagements en mesures concrètes.

2. L’espoir d’un changement, mais la mémoire d’une promesse non tenue

L’espoir suscité par cette recomposition ne doit pas faire oublier les contradictions du passé. Sous la présidence de Joseph Kabila, le M23 n’a pas obtenu de réponse politique durable à l’ensemble de ses revendications. Son gouvernement a été confronté à la rébellion de 2012 et aux négociations qui ont suivi, sans que les problèmes plus profonds de l’est du pays soient définitivement résolus.

Cette réalité soulève une question légitime : pourquoi les communautés qui espèrent aujourd’hui un changement devraient-elles considérer une nouvelle initiative politique comme une garantie de leurs droits ?

Le retour de Joseph Kabila au premier plan, directement ou indirectement, ne saurait constituer à lui seul une réponse aux préoccupations des populations marginalisées. Son bilan doit être examiné avec la même rigueur que celui de ses successeurs. Les responsabilités politiques ne disparaissent pas avec le changement d’alliance, de parti ou de discours.

Pour les communautés qui attendent une reconnaissance effective de leurs droits, l’essentiel n’est donc pas de savoir qui revient sur la scène politique, mais ce que ce retour permettra concrètement d’accomplir. La reconnaissance de la citoyenneté, la protection des civils, l’égalité devant la loi, la lutte contre les discriminations, le retours des réfugiées et la participation équitable aux institutions doivent être évaluées à partir d’engagements vérifiables, et non de déclarations politiques.

3. Le risque de voir les revendications communautaires englouties par la lutte nationale pour le pouvoir

L’une des principales inquiétudes concerne la possibilité que les revendications particulières des communautés lésées soient absorbées par un programme politique général. Dans une alliance réunissant des acteurs aux intérêts différents, les objectifs de conquête du pouvoir prennent rapidement le dessus sur les préoccupations qui ont initialement motivé les mobilisations.

Cette dynamique n’est pas nouvelle dans l’histoire politique congolaise. Les expériences de l’AFDL et du RCD illustrent les difficultés rencontrées par les mouvements politico-militaires lorsqu’ils passent de la contestation armée à l’exercice du pouvoir. Ces mouvements ont participé à des transformations politiques majeures, mais ils n’ont pas apporté de solution définitive aux conflits identitaires, aux contestations foncières, à l’insécurité et aux problèmes de citoyenneté qui persistent dans certaines régions de l’est du pays.

Le risque est donc de reproduire un scénario familier : les communautés mobilisées fournissent une partie du soutien humain, politique ou militaire nécessaire à un changement de régime, mais leurs revendications sont reléguées au second plan une fois les objectifs nationaux atteints.

Les alliances se forment alors autour d’un adversaire commun, sans nécessairement s’accorder sur le projet politique à construire après sa défaite. Lorsque les intérêts des partenaires divergent, les populations les plus vulnérables payent le prix de ces contradictions.

Une coalition qui ne définit pas clairement la place des communautés marginalisées dans son projet politique risque de reproduire les injustices qu’elle prétend combattre.

4. Les Tutsi congolais face au poids des préjugés et de l’exclusion

La situation des Tutsi congolais, notamment des Banyamulenge du Sud-Kivu, constitue un enjeu particulièrement sensible. Depuis des décennies, ces populations sont au centre de controverses sur l’identité, la citoyenneté, l’appartenance nationale et les relations entre communautés dans l’est de la République démocratique du Congo.

Dans ce contexte, les discours qui assimilent systématiquement les Tutsi congolais à des intérêts étrangers contribuent à brouiller la distinction fondamentale entre l’identité d’une communauté, les responsabilités individuelles et les choix politiques d’un État voisin. Une personne ne devrait jamais être considérée comme étrangère ou ennemie en raison de son apparence physique, de son appartenance communautaire ou des actes attribués à des individus partageant son identité.

Il faut également reconnaître que les communautés de l’est du Congo sont diverses et que leurs expériences ne sont pas identiques. Les Banyamulenge, comme d’autres populations confrontées à l’insécurité, aux déplacements forcés et aux violences, ont des préoccupations qui doivent être entendues sans être systématiquement réduites aux intérêts d’acteurs armés ou de puissances étrangères.

Le problème devient particulièrement grave lorsque l’appartenance communautaire est utilisée pour désigner collectivement des responsables, justifier des discriminations ou légitimer des violences. Dans un tel environnement, les citoyens appartenant à une minorité ont le sentiment d’être contraints de démontrer continuellement leur loyauté envers leur propre pays, alors que cette exigence n’est pas imposée aux autres dans les mêmes conditions.

La question n’est donc pas de privilégier une communauté au détriment des autres. Elle est de garantir que chaque citoyen congolais bénéficie de la même protection juridique, des mêmes droits et de la même dignité.

5. La démocratie majoritaire peut-elle protéger les minorités ?

L’un des défis majeurs de la République démocratique du Congo réside dans la tension entre la conquête du pouvoir par la majorité électorale et la protection des droits des minorités. Dans un système politique où les responsables cherchent avant tout à consolider leur base électorale, les revendications des groupes moins nombreux sont négligées, particulièrement lorsque leur défense présente un coût politique.

La démocratie ne saurait pourtant se réduire à la loi du nombre. Une majorité électorale ne donne pas le droit de priver une minorité de ses droits fondamentaux, de sa sécurité ou de sa citoyenneté. La légitimité d’un gouvernement se mesure aussi à sa capacité de protéger ceux qui ne disposent pas d’un poids électoral suffisant pour imposer leurs préoccupations dans le débat public.

En République démocratique du Congo, les préjugés identitaires et les discours de désinformation aggravent cette fragilité. Lorsque des citoyens sont présentés comme des étrangers en raison de leur faciès, de leur langue ou de leur origine supposée, la compétition politique   de se transforme en mécanisme d’exclusion.

Il serait toutefois réducteur d’attribuer ces perceptions à l’ensemble de la population congolaise. Les opinions sont diverses, et de nombreux citoyens défendent la coexistence, l’égalité et le respect de la citoyenneté. Le véritable défi consiste à combattre les discours qui alimentent la haine et à renforcer les institutions capables de garantir les droits de tous.

La responsabilité incombe aussi bien aux dirigeants qu’aux partis politiques, aux médias et aux acteurs de la société civile. Aucun projet de reconstruction nationale ne peut durablement réussir si la sécurité et la reconnaissance des droits dépendent de l’appartenance à une communauté considérée comme politiquement avantageuse.

6. Le précédent d’Uvira : entre calcul politique et incertitude militaire

La situation militaire autour d’Uvira illustre également les limites des solutions fondées exclusivement sur les rapports de force. Les pressions internationales, notamment américaines, ont contribué au retrait des forces révolutionnaires de cette ville en janvier 2026. Cette situation a eu de graves conséquences pour les habitants des Hauts Plateaux, en particulier les Banyamulenge, qui se sont retrouvés de nouveau soumis à un blocus total et assiégés par les forces des FARDC et du FNDB, ainsi que par leurs alliés présumés, notamment les Wazalendo, les FDLR et des mercenaires. Les bombardements aériens ont repris immédiatement, faisant des victimes parmi les populations civiles, détruisant les récoltes, le bétail et les habitations, et paralysant les activités économiques et quotidiennes. Pris au piège de cette escalade de violence, les habitants ont vu leurs moyens de subsistance anéantis et leurs conditions de vie se dégrader davantage, dans un contexte d’insécurité permanente et d’isolement croissant.

Cette pression rappelle que les équilibres militaires dans l’est du Congo sont influencés à la fois par les dynamiques locales, les décisions des acteurs armés et les interventions diplomatiques extérieures.

Toutefois, un retrait militaire ne constitue pas nécessairement un règlement politique. Il modifie temporairement le contrôle territorial sans résoudre les causes profondes du conflit. Tant que les questions de sécurité, de citoyenneté, de représentation politique et de coexistence entre communautés restent sans réponse crédible, le risque de reprise des hostilités demeure.

La création d’une nouvelle formation politique pourrait contribuer à ouvrir une voie de négociation. Mais elle pourrait aussi accentuer les rivalités si elle est perçue comme une simple stratégie de conquête du pouvoir. La priorité devrait être d'empêcher que les populations civiles deviennent, une fois de plus, les principales victimes des calculs politiques et militaires.

Conclusion : le changement de dirigeants ne suffit pas, il faut changer les règles du jeu

La recomposition des AFC-M23, du MRDP-Twirwaneho autour du FRN, telle qu’elle est présentée, pose une question essentielle à l’avenir de la République démocratique du Congo : les nouvelles alliances politiques serviront-elles à reconstruire un État plus juste ou à redistribuer le pouvoir entre des acteurs qui laisseront intactes les causes du conflit ?

Pour les communautés marginalisées et persécutées, l’espoir est compréhensible. Mais l’histoire politique du pays invite à la prudence. Ni le retour d’un ancien président, ni la formation d’un nouveau parti, ni la victoire éventuelle d’une coalition ne garantissent, à eux seuls, la fin des discriminations et de l’insécurité.

La véritable rupture devra se mesurer à des résultats concrets : une citoyenneté protégée sans ambiguïté, des institutions impartiales, une justice accessible, la sécurité de toutes les populations civiles, une représentation politique équitable et le rejet sans réserve de la stigmatisation ethnique.

L’enjeu dépasse les intérêts du M23, de Joseph Kabila ou du pouvoir actuel. Il concerne la capacité du Congo à construire une communauté politique dans laquelle personne ne doit être contraint de justifier son appartenance nationale en raison de son apparence ou de son origine.

Le Congo n’a pas seulement besoin d’une nouvelle coalition pour conquérir le pouvoir. Il a besoin d’un contrat national qui garantisse à chaque citoyen que ses droits ne dépendront ni de son ethnie, ni de son faciès, ni de son poids électoral. Sans cette rupture, les alliances changeront, les dirigeants se succéderont, mais les causes profondes du conflit continueront de nourrir les crises de demain.

Le 25 oct. 26

Paul Kabudogo Rugaba

 
 
 

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