Aperçu historique du peuplement des Hauts-Plateaux de l’Itombwe et de l’occupation de Mulenge
- Paul KABUDOGO RUGABA
- il y a 2 jours
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Dans ces sections, nous examinons l'histoire du peuplement des Hauts et Moyens Plateaux du Sud-Kivu, ainsi que les processus par lesquels les différentes communautés s'y sont progressivement établies au fil des siècles. Cet espace géographique, constitué d'un vaste haut plateau et de plusieurs moyens plateaux, a été intégré, à l'époque contemporaine, aux territoires administratifs d'Uvira et de Fizi, ainsi qu'au secteur d'Itombwe, dans le territoire de Mwenga. Bien que réparti aujourd'hui entre plusieurs entités administratives, cet ensemble forme un espace historique, culturel et humain cohérent, dont les dynamiques de peuplement, les interactions entre les communautés et les transformations sociopolitiques se sont développées sur une longue durée.
L’étude du peuplement ancien de cette région se heurte toutefois à plusieurs difficultés méthodologiques. En effet, l’absence de sources écrites abondantes relatives aux premières occupations humaines des Hauts-Plateaux rend difficile l’établissement d’une chronologie précise permettant de déterminer avec exactitude les dates d’installation des différentes communautés. Cette situation concerne particulièrement l’histoire ancienne des Banyamulenge dans la savane de l’Itombwe. Dès lors, toute tentative de datation repose essentiellement sur les traditions orales, les témoignages transmis de génération en génération ainsi que sur les rares documents historiques disponibles.
Il convient également de souligner que l’occupation d’un territoire ne constitue généralement pas un événement ponctuel pouvant être associé à une date unique et précise. Elle résulte plutôt d’un processus progressif qui s’étale sur plusieurs années, voire plusieurs générations. Les mouvements de populations, les migrations pastorales, l’exploitation saisonnière des pâturages et la sédentarisation progressive des familles constituent autant d’étapes qui participent à la formation d’un espace de peuplement durable.
Dans le cas des Banyamulenge, les traditions orales et les travaux historiques disponibles suggèrent que l’occupation des savanes de l’Itombwe s’est développée progressivement à travers l’utilisation des pâturages d’altitude, suivie par l’installation permanente de groupes familiaux. Bien que les dates exactes demeurent sujettes à débat, ces sources permettent néanmoins d’esquisser les principales étapes de la présence banyamulenge dans cette région et d’analyser les liens historiques qui se sont établis entre la communauté et son espace de vie.
L’intérêt de cette analyse dépasse la seule question du peuplement. Elle permet également d’examiner la notion de territoire identitaire ou ethnique à travers les facteurs généralement retenus dans les études historiques et anthropologiques, notamment la continuité de l’occupation humaine, la mémoire collective, les pratiques culturelles, les liens économiques avec l’espace concerné et les représentations symboliques attachées au territoire.
Dans cette perspective, l’histoire de l’occupation de Mulenge occupe une place centrale. Ce nom, qui a ultérieurement donné naissance à l’ethnonyme « Banyamulenge », désigne un espace géographique des Hauts-Plateaux dont l’influence historique s’étend aujourd’hui à plusieurs localités, notamment Minembwe, Tulambo, Bijombo, Rurambo, Bibogobogo et d’autres zones avoisinantes. L’étude de cet espace permet non seulement de retracer les dynamiques de peuplement de la région, mais également de comprendre comment un territoire géographique est progressivement devenu un référent identitaire majeur pour une communauté.
Les sections suivantes analyseront donc l’histoire de Mulenge, les traditions relatives à son occupation, les mouvements de population qui ont façonné les Hauts-Plateaux de l’Itombwe ainsi que les processus historiques ayant contribué à l’émergence de l’identité banyamulenge dans cet espace géographique particulier.
Mulenge : berceau historique et matrice ethnographique de l’identité banyamulenge
Dans les traditions historiques des Banyamulenge, Mulenge occupe une place centrale en tant qu’espace fondateur de la mémoire collective et de l’identité communautaire. Situé à une vingtaine de kilomètres de Lemera, chef-lieu traditionnel de la chefferie des Bafuliru, en direction des Hauts-Plateaux de Rurambo, ce territoire est considéré par de nombreuses traditions orales comme l’un des principaux foyers historiques à partir desquels s’est développée l’identité banyamulenge.
Selon l’historien Jacques Depelchin, Bigimba, père de Kaila (ou Kayira), se serait installé dans la région de Mulenge vers les années 1850-1860, sous le règne du Mwami bafuliru Nambako Lwamwe, après avoir quitté la région de Kakamba. Cette migration constitue l’un des repères historiques souvent évoqués dans les études consacrées au peuplement des Hauts-Plateaux du Sud-Kivu.
Toutefois, les traditions orales ainsi que certains témoignages recueillis auprès des anciens indiquent que Bigimba ne fut pas le premier occupant de cet espace. Plusieurs récits mentionnent notamment la présence antérieure de Serugabika, considéré dans la mémoire collective comme l’un des premiers habitants de Mulenge. Des auteurs tels que Mutambo Joseph reprennent également cette tradition, qui fait de Serugabika une figure importante dans l’histoire ancienne du peuplement local.
Selon ces récits, Serugabika aurait vécu dans un environnement encore largement dominé par la forêt et la faune sauvage. Les traditions rapportent notamment la présence d’animaux prédateurs menaçant les troupeaux ainsi que de grands serpents, dont un python qui aurait causé la mort de son fils Rukobero. Au-delà de leur dimension historique, ces récits traduisent la mémoire des difficultés rencontrées par les premiers occupants dans leur processus d’installation et d’adaptation à un milieu naturel exigeant. La figure de Serugabika apparaît ainsi comme celle d’un pionnier dont l’expérience participe à la construction de la mémoire fondatrice de la communauté.
Dans cette perspective, Mulenge dépasse le simple statut d’espace géographique. Il constitue un lieu de mémoire associé aux origines de la communauté et à l’émergence progressive d’une identité collective. Son importance réside autant dans sa dimension symbolique que dans son rôle historique comme centre ancien d’occupation humaine.
D’un point de vue linguistique, le toponyme « Mulenge » est généralement rapproché du terme rwandais Umurenge. Dans son sens originel, ce mot renvoie à l’idée d’un regroupement humain ou d’un espace habité organisé autour d’une communauté. Au Rwanda, cette notion a progressivement évolué pour désigner une unité administrative locale. Dans le contexte des Hauts-Plateaux, le terme semble avoir conservé sa dimension géographique et communautaire, associée à un espace de résidence et d’organisation sociale.
L’importance historique de Mulenge est également illustrée par la richesse de sa toponymie. Les traditions locales signalent l’existence de nombreux noms de collines, de vallées, de cours d’eau et de lieux-dits dont l’origine est attribuée au kinyamulenge ou à des formes linguistiques apparentées au kinyarwanda. Parmi les principaux toponymes figurent notamment Rurambira, Kukanyovu, Kibonangoma, Kumurama, Bitaba, Kugishagara, Kugiko, Nyakirunga, Kwihorezo, Nyabitare, Mukonashari et Mugitovu, ce dernier étant associé au mot Isange, qui signifie « bienvenue » dans la langue locale.
Au sud de la rivière principale de la région se trouvent également plusieurs localités dont les noms sont fréquemment cités dans les traditions orales : Mashuba, Kitigarwa, Gatyazo, Muhanga, Bidegu, Nyabigega, Gatobwe, Ndegu et Nyarugi. Les reliefs environnants portent également des appellations anciennes telles que Rushari, Kibuti, Biramagiro, Gasaba, Bushokwe, Cyugamo et Gifuni.
Pour les détenteurs des traditions orales locales, la permanence de ces toponymes constitue un témoignage de l’ancienneté de l’occupation humaine et de la continuité culturelle de la communauté dans cette région. Bien que la toponymie ne puisse, à elle seule, établir l’histoire complète du peuplement, elle représente néanmoins une source importante pour l’étude des relations historiques entre les populations et leur environnement.
Les récits historiques évoquent également un processus progressif d’expansion à partir de Mulenge vers d’autres régions des Hauts-Plateaux. Selon certaines sources citées par Weis, dès les années 1880, plusieurs familles quittèrent Mulenge pour s’établir dans diverses localités, notamment Garyi (ou Galye), Munanira, Gishembwe, Gataka, Rugarama, Kalonge, Kavugwa et Chito. Ces mouvements de population contribuèrent à l’occupation progressive des savanes de l’Itombwe et à l’extension de l’espace social et culturel associé aux Banyamulenge.
Ainsi, l’étude de Mulenge permet de mieux comprendre les mécanismes historiques de formation de l’identité banyamulenge. À travers les traditions orales, les récits de peuplement, la mémoire des premiers occupants et la toponymie régionale, cet espace apparaît comme un lieu central dans la construction historique, culturelle et territoriale de la communauté. Il constitue, à ce titre, un élément essentiel pour l’analyse des dynamiques de peuplement et de l’évolution identitaire des Banyamulenge dans les Hauts-Plateaux du Sud-Kivu.
Minembwe : histoire du peuplement, dynamique pastorale et mémoire territoriale
Dans l’imaginaire collectif et les usages contemporains, le nom de Minembwe est souvent associé au centre situé à la confluence des rivières Minembwe et Lwiko (ou Rwiko). Toutefois, d’un point de vue historique et géographique, Minembwe désigne un espace beaucoup plus vaste correspondant à une région présentant des caractéristiques géophysiques relativement homogènes sur les Hauts-Plateaux du Sud-Kivu. Cette région s’étend à cheval sur les territoires actuels de Fizi et de Mwenga et constitue l’un des principaux espaces de peuplement et d’activités pastorales des Banyamulenge.
Selon les traditions locales, le toponyme « Minembwe » tire son origine d’une espèce d’arbre appelée umunembwe au singulier et iminembwe au pluriel. Ces arbres auraient autrefois abondamment peuplé les forêts entourant la rivière Minembwe, donnant progressivement leur nom à l’ensemble de la région. Cette dénomination illustre le rôle joué par l’environnement naturel dans la formation de la toponymie des Hauts-Plateaux.
Les traditions orales rapportent qu’avant l’arrivée des explorateurs et administrateurs européens, la région de Minembwe était principalement caractérisée par de vastes pâturages d’altitude exploités par des groupes pastoraux pratiquant l’élevage bovin. L’occupation humaine y demeurait relativement dispersée, organisée autour de campements pastoraux et de petits hameaux établis dans les zones les plus favorables à l’élevage.
Parmi les premières familles mentionnées dans les récits historiques relatifs au peuplement de la région figure celle de Muhasha Ruhirimbura, fils de Sebikabu. Selon les travaux d’Oscar Niyongabo et les traditions orales recueillies auprès des anciens, Muhasha quitta la région de Kitimuka, située sur les hauteurs d’Uvira, à la suite des attaques attribuées aux mutins batetela qui provoquèrent la perte de son fils Rugirira ainsi que la razzia d’une partie de son troupeau.
Cherchant un espace plus sûr pour son élevage, il se dirigea vers les sources de la rivière Mulongwe avant de s’installer à Nyamara, localité située à une dizaine de kilomètres au nord de l’actuelle Minembwe, dans ce qui correspond aujourd’hui au secteur de Tanganyika en territoire de Fizi. Les traditions rapportent qu’il poursuivit ensuite son déplacement vers Lusuku-Mutambala, guidé notamment par des populations pygmées qui connaissaient les ressources de la région. Durant cette période, une partie de son bétail demeura dans les localités de Ngoma et Gatongo, situées à proximité de Minembwe. Monseigneur Kanyamacumbi indique que Muhasha résidait encore à Lusuku-Mutambala avant la Première Guerre mondiale.
Les traditions locales mentionnent également la figure de Shendo, fils de Gasaba et petit-fils de Gafirira, du clan des Abasita. Établi à Lusuku-Mutambala, il aurait par la suite migré vers Minembwe, dans l’actuelle localité connue sous le nom de Kuwabanyarusuku, littéralement « ceux qui viennent de Lusuku ». Les récits oraux lui attribuent un rôle important dans l’exploration de la région et dans l’orientation de certains groupes pastoraux vers de nouvelles zones d’installation.
L’une des étapes majeures du peuplement de Minembwe est associée à l’installation de Kaila, ou Kayira Bigimba Muhinyuza, accompagné de plusieurs familles pastorales. Selon les archives coloniales et les traditions orales, son déplacement vers la savane de l’Itombwe intervint au cours des années 1920. Son passage dans la région de Kalembelembe avant son installation au sud-ouest de Minembwe est notamment mentionné dans un rapport de l’administrateur territorial Willemart daté de 1935.
Kayira choisit cette région en raison de ses vastes pâturages et de ses conditions naturelles favorables à l’élevage bovin. La proximité avec certaines populations agricoles de la région lui permettait également d’assurer l’approvisionnement de sa communauté en produits vivriers. Dans la mémoire historique banyamulenge, Kayira demeure une figure importante puisqu’il est souvent présenté comme le dernier chef de la chefferie dite de Kaila, supprimée ultérieurement par l’administration coloniale belge dans le cadre de ses réformes administratives.
L’installation de Kayira contribua à renforcer le peuplement de Minembwe et à favoriser l’expansion progressive des Banyamulenge dans plusieurs secteurs des Hauts-Plateaux. D’autres personnalités influentes participèrent également à ce processus, notamment le chef Muhire Ntironkwa, le chef Sebihunga wa Ruraza à Ilundu-Minembwe, le chef Kabundege à Kivumu-Minembwe, ainsi que Rutare Busore et Buvunduri Rugangu dans la région de Rurambo.
La toponymie régionale constitue également une source importante pour l’étude de l’histoire locale. Les traditions orales associent plusieurs noms de collines, vallées, rivières et localités à la langue kinyamulenge ou à des formes linguistiques apparentées au kinyarwanda. Parmi les exemples fréquemment cités figurent :
Kabingo, (ikibingo, urubingo) associé à une variété d’herbe fourragère roseau (Pennisetum purpureum ou herbe à éléphant) ;
Rutigita, Marécage, Marais, dont le sens est traditionnellement associé à la navigation dans un environnement boueux
Monyi, en référence à une catégorie de formations rocheuses qui facilement devient sable ;
Mashya, signifiant des fosses ou dépressions naturelles ;
Kibundi, désignant une colline relativement basse mais étendue ;
Rugezi, nom attribué à un cours d’eau umugezi ;
Bidegu et Madegu, associés à des espaces de plaines ;
Nzovu, terme désignant l’éléphant ;
Mihanga, lié à certaines espèces d’arbres ;
Mishashu, en référence au koudou (umushasho), une antilope caractérisée par ses longues cornes ;
Gishigo, signifiant une petite forêt, un buisson (igishigo, agashigo) ;
Kuwabanyarusuku, littéralement « ceux provenant de Lusuku ». Mais urusuku est une plante jadis utilisée comme bâton des bergers
D’autres toponymes anciens demeurent encore en usage dans la région, notamment Biziba, Nyawarimba, Gihanama, Gitarama, Mutanoga, Tibyangoma, Muriza, Gakangara, Kidegu, Gakenke, Karongi, Gitavi, Rubemba, Muzinda, Nyabibugu, Gahwera, Rugabano, Kivumu et Rudabagiza.
Pour les détenteurs des traditions locales, la permanence de ces appellations constitue un témoignage de l’ancienneté de l’occupation humaine et de la continuité culturelle dans la région. Bien que la toponymie ne constitue pas à elle seule une preuve définitive de l’histoire du peuplement, elle représente néanmoins un élément significatif dans l’analyse des relations entre une communauté et son environnement géographique.
Enfin, les récits historiques relatifs à la délimitation administrative de la région rappellent le rôle joué par le chef Védaste Karojo de Kivumu-Minembwe lors des discussions portant sur les frontières administratives entre les territoires de Mwenga et de Fizi ainsi que sur les limites des concessions pastorales coloniales. Selon les traditions orales, il exprima son opposition à certaines propositions administratives et défendit la position de sa communauté concernant son rattachement territorial. Ces épisodes témoignent de l’importance que revêtaient déjà, à l’époque coloniale, les questions liées au territoire, à l’administration locale et à l’identité collective dans les Hauts-Plateaux du Sud-Kivu.
Ainsi, l’histoire de Minembwe apparaît comme celle d’un espace progressivement occupé et structuré par des populations pastorales dont les activités, les traditions et les dynamiques de peuplement ont contribué à façonner durablement le paysage humain et culturel des Hauts-Plateaux de l’Itombwe.
Bibogobogo : peuplement, mémoire historique et construction d’un espace identitaire
La région de Bibogobogo occupe une place importante dans l’histoire du peuplement des Hauts et Moyens Plateaux du territoire de Fizi. Son nom dériverait, selon les traditions orales locales, d’un animal sauvage apparenté au gnou ou à certaines espèces de bovins sauvages vivant autrefois en grands troupeaux dans cette région. Cette présence animale aurait marqué durablement l’imaginaire des premiers occupants, au point de donner son nom à l’ensemble de l’espace géographique.
Située à environ vingt-cinq kilomètres de la ville de Baraka, dans le territoire de Fizi, la région de Bibogobogo est aujourd’hui subdivisée entre les secteurs de Mutambala au sud et de Tanganyika au nord. Elle est principalement habitée par les Banyamulenge, tout en abritant également des populations bafuliru, banyindu et babembe avec lesquelles elle entretient des relations historiques anciennes.
Les traditions orales attribuent le premier établissement durable dans l’actuelle région de Bibogobogo à Rutambwe, fils de Maniha et petit-fils de Mugunguza, du clan des Abasita. Selon ces récits, cette installation serait intervenue avant la création administrative du territoire de Fizi et constituerait l’une des premières phases du peuplement banyamulenge dans les Moyens Plateaux.
Les sources traditionnelles indiquent que Maniha vécut durant le règne du Mwami Nambako Lwamwe des Bafuliru, entre le milieu et la fin du XIXe siècle. Il aurait entretenu des relations étroites avec la cour royale bafuliru, relations qui furent renforcées par des alliances matrimoniales entre les deux familles. Les récits rapportent notamment que Mwahi, frère du Mwami Nyamugira et fils de Nambako, épousa une fille de Maniha. De cette union serait né Gatenge, illustrant ainsi les liens sociaux et politiques qui existaient entre certaines familles banyamulenge et bafuliru à cette époque.
Maniha résidait à Kigushu, où il était considéré comme l’un des notables influents de la région. Son fils Rutambwe lui succéda dans cette position et demeura également un notable reconnu sous les règnes de Nyamugira puis de Mukogabwe. Les traditions orales situent son influence entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, dans les zones frontalières entre les actuels territoires d’Uvira, de Mwenga et de Walungu.
Selon les récits transmis par les anciens, des tensions apparurent entre Rutambwe et le Mwami Mukogabwe à propos d’un projet de mariage impliquant la fille de Rutambwe. Ce dernier aurait refusé cette union, provoquant une détérioration progressive de leurs relations. Une anecdote fréquemment rapportée dans la tradition orale évoque le don d’une jeune vache offert par Rutambwe au Mwami dans le but d’apaiser le différend. Lorsque Mukogabwe demanda un nom pour l’animal, Rutambwe répondit qu’une jeune vache ne portait pas encore de nom. Le Mwami l’aurait alors appelée Irenzamunsi, expression interprétée comme signifiant « celle qui couvre seulement la journée d’aujourd’hui », sous-entendant que le conflit demeurait ouvert.
Craignant une aggravation des tensions, Rutambwe quitta Kigushu et chercha d’abord refuge à Ruvumera, dans la chefferie de Kayira Muhinyuza. Toutefois, les relations conflictuelles existant alors entre Kayira et Mukogabwe le poussèrent à poursuivre son déplacement vers les Moyens Plateaux de Bibogobogo-Rulimba. Ce mouvement migratoire serait intervenu au cours des années précédant ou accompagnant la Première Guerre mondiale.
Les traditions rapportent que Rutambwe était accompagné de ses fils, notamment Ruhaga et Rumarana. Durant leur migration, ils auraient bénéficié de l’aide d’un guide pygmée nommé Mpongorwa — ou Ruhongorwa selon certaines versions — qui résidait dans les forêts de l’actuelle région de Mugorore. Celui-ci les orienta vers la région d’Akomba, aujourd’hui Akuku, où ils rencontrèrent Ngulumoya Mayundo, membre de la communauté babembe.
Les récits oraux soulignent l’importance de cette rencontre, qui déboucha sur la conclusion d’un pacte de sang entre Rutambwe et Ngulumoya Mayundo, symbole d’alliance et de fraternité selon les coutumes de l’époque. Cette relation fut ensuite prolongée par une alliance similaire entre Ruhaga, fils de Rutambwe, et Semahiru, fils de Mayundo. Ces liens témoignent des interactions et des mécanismes de coexistence qui se développèrent entre les différentes communautés de la région.
Après son installation à Rulimba, d’autres familles banyamulenge rejoignirent progressivement les Moyens Plateaux. Parmi elles figure notamment celle de Gaheka, fils de Mutuganyi et petit-fils de Rutenderi, également membre du clan des Abasita, qui s’établit à Kabembwe-Muringa, dans les hauteurs de Nundu, en secteur de Tanganyika.
Dans les traditions locales, Rutambwe et Gaheka sont souvent présentés comme des figures pionnières ayant participé à l’organisation sociale des premiers établissements banyamulenge dans la région. Les récits leur attribuent également la dénomination de plusieurs collines, vallées, rivières et espaces naturels qui constituent aujourd’hui encore des repères géographiques importants dans la mémoire collective locale.
Une estimation chronologique fondée sur la généalogie de Rutambwe permet de situer approximativement sa naissance au milieu du XIXe siècle. La filiation traditionnellement retenue est la suivante : Rutambwe, père de Ruhaga ; Ruhaga, père de Mparirwa ; Mparirwa, père de Birori ; Birori, père de Rugagaza ; Rugagaza, père de Rwumbuguza ; et Rwumbuguza, père de Nyirabasita.
En appliquant une moyenne de trente années par génération sur six intervalles générationnels, on obtient une estimation d’environ cent quatre-vingts ans. En prenant l’année 2026 comme référence, la naissance de Rutambwe pourrait ainsi être située aux alentours de 1846. Une estimation fondée sur une moyenne de vingt-cinq ans par génération conduirait à une date proche de 1876. Ces calculs demeurent approximatifs mais permettent de situer Rutambwe dans le contexte historique du règne de Nambako Lwamwe et de Nyamugira.
Selon les traditions orales, dès son installation à Bibogobogo, Rutambwe mit à profit son expérience acquise comme notable à Kigushu pour organiser les membres de sa communauté. Il exerça progressivement une autorité locale et participa à la structuration sociale du nouveau peuplement. Cette évolution illustre le processus classique décrit par la sociologie politique selon lequel les formes d’organisation sociale émergent progressivement à partir de groupes humains partageant un même espace et des intérêts communs.
Enfin, la toponymie de Bibogobogo est fréquemment évoquée dans les traditions locales comme un élément important de la mémoire historique régionale. Parmi les noms de lieux les plus connus figurent Mugorore, Magunga, Magaja, Bivumu, Kavumu, Rulimba, Rutabura, Mugono, Bijanda et Kabara. Ces toponymes, transmis de génération en génération, constituent aujourd’hui encore des repères géographiques et culturels majeurs dans l’histoire du peuplement des Moyens Plateaux.
Ainsi, au-delà de sa dimension géographique, Bibogobogo apparaît dans la mémoire collective comme un espace associé à l’installation progressive de plusieurs familles banyamulenge, à la formation de réseaux d’alliances intercommunautaires et à l’émergence de structures sociales durables. Son histoire de peuplement, sa toponymie et les traditions qui lui sont associées occupent une place importante dans la compréhension des dynamiques historiques ayant façonné les Hauts et Moyens Plateaux du Sud-Kivu.
Tulambo : toponymie, peuplement ancien et construction d’un espace identitaire
Selon les traditions orales locales, le toponyme « Tulambo » dériverait du mot tulambi, désignant un espace relativement plat ou une savane plane. Au fil du temps et des évolutions linguistiques, cette appellation aurait évolué pour donner la forme actuelle « Tulambo ». Cette transformation toponymique reflète une pratique courante dans les sociétés locales, où les caractéristiques physiques du paysage servent de base à la dénomination des lieux.
Dans cette perspective, Tulambo est généralement présenté dans les récits oraux comme un espace anciennement occupé par des populations pastorales, notamment les Banyamulenge, dont la présence dans la région est associée à des dynamiques progressives d’installation et d’exploitation des pâturages des Hauts-Plateaux.
Les traditions orales situent vers les années 1920, notamment autour de 1924, l’arrivée de Muhire Ntironkwa dans la région. Celui-ci aurait quitté la chefferie des Bafuliru à la suite de tensions avec le Mwami Mahina. Son déplacement l’aurait d’abord conduit vers Rubuga, dans les Hauts-Plateaux d’Uvira, puis vers Rukuri, dans l’actuel territoire de Mwenga. Cette trajectoire migratoire s’inscrit dans un processus plus large de mobilité pastorale, marqué par la recherche de zones de refuge et de pâturages favorables.
Dans un second temps, Muhire se serait rapproché de la région de Kilembwe afin d’assurer un accès plus régulier aux ressources vivrières. C’est progressivement que son groupe et ses descendants s’établirent dans la zone aujourd’hui connue sous le nom de Tulambo. Sous son autorité et celle de ses descendants, notamment Muhire Ntironkwa, des familles banyamulenge se sont progressivement implantées dans la région, y développant des établissements permanents et structurant des unités sociales locales.
Ce processus d’installation s’est accompagné d’une appropriation progressive de l’espace, notamment à travers la nomination des éléments naturels du paysage. Les rivières, les forêts, les collines et les pâturages ont reçu des appellations en kinyamulenge, lesquelles constituent aujourd’hui encore des marqueurs importants de la mémoire locale. Ces dénominations témoignent à la fois d’une relation étroite entre les populations et leur environnement et d’une inscription durable de la langue dans le paysage.
Parmi les principaux toponymes associés à Tulambo figurent notamment : Tulambo lui-même, interprété comme dérivé de Turambi, signifiant « nombreuses petites savanes planes » ; ainsi que Rukuri, Bijanda, Marunde, Rushasha, Ruhangarika, Kibundi, Makira et Kwitara (ou Maherero). Ces noms constituent des repères géographiques et culturels transmis par la tradition orale et utilisés pour désigner les différentes unités spatiales de la région.
Dans le cadre plus large de l’histoire du peuplement des savanes de l’Itombwe, Tulambo apparaît ainsi comme un espace progressivement structuré par des dynamiques d’installation humaine, de mobilité pastorale et d’organisation sociale. Les traditions évoquent également l’installation d’autres figures locales, telles que Sebasaza Rwiyamirira à Makutano, qui ont contribué à la consolidation du peuplement de la région.
Les récits oraux insistent sur le caractère ancien de l’occupation de cet espace, autrefois largement couvert de forêts et peuplé d’animaux sauvages. Les premiers groupes installés auraient dû faire face à un environnement difficile, nécessitant des efforts d’adaptation importants. Cette expérience historique est souvent mobilisée dans les traditions locales pour expliquer la transformation progressive de la région en un espace habitable et exploité.
Dans cette perspective, l’occupation de Tulambo est interprétée comme un processus cumulatif, marqué par l’installation successive de familles, la mise en valeur des pâturages et la construction de réseaux sociaux locaux. Cette dynamique contribue à la formation d’un espace socialement structuré, dans lequel les relations entre populations, territoire et ressources naturelles jouent un rôle central.
Ainsi, Tulambo ne peut être réduit à un simple espace géographique. Il constitue également un espace de mémoire et un élément structurant de l’identité locale, dont la toponymie, les traditions orales et les récits de peuplement participent à la construction historique. Dans le cadre de l’analyse des Hauts-Plateaux de l’Itombwe, Tulambo apparaît dès lors comme un exemple significatif de la manière dont un territoire peut être progressivement façonné par des dynamiques humaines, culturelles et linguistiques, donnant naissance à un espace à forte valeur identitaire.
Kamombo : toponymie, mémoire orale et dynamique du peuplement pastoral
Selon les traditions orales locales, le toponyme « Kamombo » serait lié à la présence ancienne d’un individu pygmée ayant vécu dans les zones forestières entourant les collines de Kuwinteranirwa et de Kuwamabaraza. Cet individu aurait été associé à la découverte ou à la fréquentation de la source de la rivière Kamombo, laquelle aurait ensuite donné son nom à l’ensemble de la région.
Cet espace géographique est situé à une dizaine de kilomètres de Minembwe, dans le secteur de Tanganyika, en territoire de Fizi (Sud-Kivu). Il s’inscrit dans un ensemble de hautes plaines comprises entre plusieurs bassins fluviaux, notamment celui de la rivière Elila, appelée Rwerera en kinyamulenge. L’une de ses branches se situe au nord, constituant une limite naturelle avec le territoire d’Uvira via la chefferie des Bavira, tandis que l’autre se trouve au sud, en direction du territoire de Mwenga, dans le secteur de l’Itombwe. Ces cours d’eau se rejoignent avant Tumungu, à l’entrée de la grande forêt menant vers Makenda, formant ainsi un ensemble hydrographique structurant le paysage régional.
Dans les traditions historiques, Kamombo est présenté comme l’un des anciens foyers d’occupation pastorale des Hauts-Plateaux. Bien avant la période coloniale, cette région de savanes d’altitude était utilisée comme zone de pâturage par des groupes pastoraux, attirés par l’abondance des ressources herbacées et la disponibilité des points d’eau. Selon ces récits, Muhasha Ruhirimbura, fils de Sebikabu, figure parmi les premiers pasteurs à s’y être installé de manière relativement durable, à une époque marquée par les conflits communément appelés « guerres des Tetela », évoqués dans les traditions orales régionales.
Cette installation marque, dans la mémoire collective, le début d’un processus d’occupation plus stable de la région, autour duquel se sont progressivement organisées plusieurs familles pastorales. Toutefois, cette phase initiale fut également caractérisée par des tensions et des heurts avec certaines populations pygmées vivant dans les zones forestières environnantes. Les traditions orales rapportent que ces conflits étaient liés à des différences dans les modes de perception et d’usage des ressources animales, notamment le bétail, parfois assimilé à la faune sauvage dans certaines représentations locales.
Plusieurs épisodes de conflits sont mentionnés dans la mémoire orale, parmi lesquels :
des affrontements liés à la destruction de bétail, impliquant notamment Ruvugana Gituranya (clan des Abasita), Kanyamukenke Byiganye (Abega), Nzamu Gikanura (Abongera) et Kamasa Biguge (Abasita) ;
des incidents impliquant la consommation de jeunes bovins, rapportés dans les récits associés à Mikoni Munyabungo et Rumaranya ;
des épisodes de violences locales liés à des formes d’organisation défensive, notamment sous la conduite de Butsiriko Mushikuzi (Abagorora) ;
d’autres situations conflictuelles impliquant des groupes organisés par Bujambi Bihagire (Abahiga) et Bititi Rugayampunzi (Abitira) ;
ainsi que des récits relatifs à des figures telles que Rutubuka Sebabembe, souvent cité dans les traditions familiales liées à l’histoire récente de la région.
Ces récits, transmis oralement, témoignent des difficultés initiales liées à la cohabitation entre différents groupes humains dans un environnement forestier et pastoral encore largement non structuré du point de vue administratif.
Avec le temps, Kamombo est progressivement devenu un espace habité de manière plus continue par des communautés pastorales, malgré la persistance de tensions locales. Cette stabilisation s’est renforcée notamment à partir des années 1940–1945, période durant laquelle plusieurs familles, dont celles issues du patriarche Ntayoberwa, fils de Munini, se seraient installées dans la région. Ces groupes provenaient notamment de Mutambala et de la localité d’Ikongo, située sur les hauteurs dominant Mihanga et Gishaho.
Les premières installations se seraient concentrées dans des zones telles que Nyagisozi, aux environs de Mutendja, Nyamizungu et Nyamara. Ces mouvements migratoires s’inscrivent dans une dynamique plus large d’occupation pastorale des Hauts-Plateaux, caractérisée par la recherche de pâturages saisonniers et de zones d’établissement plus stables.
Plusieurs travaux, notamment ceux de Weis et de Jacques Depelchin, suggèrent que l’usage pastoral des savanes de l’Itombwe par les populations banyamulenge est antérieur à la période coloniale, bien que les formes d’installation aient évolué au fil du temps vers des structures plus permanentes.
Dans cette perspective, Kamombo apparaît progressivement comme un espace de référence dans la mémoire collective locale. Il constitue à la fois un lieu d’ancrage historique et un espace structurant de l’identité pastorale régionale. Sa toponymie, largement conservée en kinyamulenge, renforce cette dimension mémorielle et culturelle.
Parmi les principaux toponymes associés à la région figurent notamment : Kigazura, Ngoma, Cyakira, Kabara, Mizinga, Nyarusanze, Nyamara, Kibundi, Bishigo, Gitashya, Mihanga, Nyamizungu, Mutendja, ainsi que Mikenke (lié aux formations herbacées de type Hyparrhenia), et Mikarati (nom d’un arbre local).
Ainsi, Kamombo s’inscrit dans un ensemble plus large de territoires pastoraux des Hauts-Plateaux, dont l’histoire est marquée par des processus d’installation progressive, d’adaptation écologique et de structuration sociale. Dans la mémoire orale, cet espace demeure associé à la formation historique des communautés pastorales et à l’évolution de leurs modes de vie dans les Hauts-Plateaux du Sud-Kivu.
Bijombo : espace pastoral, peuplement progressif et construction d’un territoire identitaire
Le toponyme « Bijombo » constitue le pluriel de Kijombo, terme issu du kinyamulenge et généralement interprété comme désignant l’Ensete, une plante largement utilisée dans les régions montagneuses d’Afrique de l’Est. Cette appellation renvoie ainsi à un lien étroit entre la dénomination des lieux et les caractéristiques naturelles du milieu environnant.
Bijombo est situé dans la savane des Hauts-Plateaux de l’Itombwe, en chefferie des Bavira, territoire d’Uvira, dans la province du Sud-Kivu. Il s’agit d’un espace caractérisé historiquement par de vastes étendues de pâturages, entrecoupées de forêts de bambous et soumis à un climat relativement froid en raison de l’altitude.
Dans les récits historiques et les traditions orales, les premières phases de présence humaine dans la région de Bijombo sont associées à un usage essentiellement pastoral. Les groupes installés dans cet espace utilisaient la région comme zone de pâturage saisonnier et de refuge pour le bétail, notamment lors des périodes d’insécurité liées aux conflits régionaux. Parmi ces épisodes figurent les mouvements de la fin du XIXe siècle, notamment ceux associés aux incursions des soldats batetela (1897), ainsi que les effets indirects de la Première Guerre mondiale (1914–1918), qui ont contribué à la mobilité des populations pastorales dans les Hauts-Plateaux.
Les conditions environnementales de Bijombo ont constitué un facteur déterminant dans l’histoire du peuplement. Les récits oraux soulignent notamment la rigueur du climat, marqué par un froid intense, ayant entraîné à certaines périodes des pertes humaines ainsi que la mortalité du bétail. Malgré ces contraintes, la région a continué à être utilisée comme espace de refuge et de pâturage, avant de connaître une installation plus durable des populations.
Selon les travaux de Weis, des familles identifiées comme « ruanda » (terme souvent associé dans les sources coloniales aux populations banyamulenge) étaient déjà présentes à Masango, l’une des localités de Bijombo, en 1938. Le Père Henry Farcy mentionne également la présence de Bihembe Mihoho à Masango en 1941. Ces éléments confirment une occupation progressive de la région au cours de la première moitié du XXe siècle.
Weis indique par ailleurs que les populations dites ruanda représentaient une proportion importante dans plusieurs localités de Bijombo, notamment Kianjovu et Masango-Tutanga, où elles constituaient la majorité démographique. Il souligne également que la savane de l’Itombwe était largement utilisée comme espace pastoral, caractérisée par une faible densité de population sédentaire et dominée par des campements dispersés de pasteurs.
Les traditions orales mentionnent également l’installation de Muhire Ntironkwa à Masango vers 1924, dans un contexte marqué par des tensions liées à la récupération de bétail à la suite de razzias attribuées au Mwami Mukogabwe Mahina. Ce type de mobilité illustre les dynamiques pastorales de la période, caractérisées par des déplacements entre différentes zones de pâturage et des stratégies d’adaptation aux conflits régionaux.
À la fin des années 1930 et au début des années 1940, plusieurs familles se seraient progressivement installées de manière plus permanente dans la région de Bijombo. Les récits oraux évoquent notamment Rugabirwa et Rwangoko comme figures parmi les premiers établissements banyamulenge dans la zone. D’autres groupes et individus, tels que Mukubito (d’origine bafuliru), Kanyambari Madaga venu de Tulambo et installé à Kyanzovu, Ndatinya Mahinga à Mugogo, Semandwa à Gahuna, ainsi que Rufora à Kwirango, ont contribué à la structuration progressive du peuplement local.
La toponymie de Bijombo constitue un élément important de la mémoire historique et culturelle de la région. Elle est majoritairement exprimée en kinyamulenge et reflète les relations entre les populations et leur environnement naturel. Parmi les principaux toponymes figurent :
Kianjovu (ou Chanzovu) : interprété comme « lieu des éléphants » ;
Katanga (Gatanga) : associé à un arbre local (Agatanga) ;
Mugeti : lié à l’arbre Hagenia abyssinica ;
Gashigo : désignant une petite forêt ;
Gashararo, Mitamba, Gihuha, Rubogeri, Kinyoni, Rubibi, Murambya, Mugogo, Kwirango, Kiziba, Rubarati ;
ainsi que plusieurs cours d’eau, notamment Camakara et Rwirera (Elila).
Ces éléments toponymiques témoignent de l’ancienneté de l’occupation pastorale et de l’inscription progressive de la langue locale dans la structuration de l’espace.
Sur le plan institutionnel, Bijombo connaît une évolution administrative importante au cours du XXe siècle. Une première école y est créée en 1954, devenant un centre éducatif auquel les populations de la savane environnante envoient leurs enfants. Plus tard, en 1979, Bijombo est érigé en groupement administratif à la suite de démarches locales, notamment celles attribuées à feu l’Honorable Gisaro, traduisant ainsi la consolidation progressive de l’organisation administrative de cet espace.
Dans une perspective historique plus large, les récits oraux insistent sur les conditions difficiles de l’occupation initiale des Hauts-Plateaux de l’Itombwe. Les premiers groupes installés dans ces espaces durent faire face à un environnement naturel exigeant, caractérisé par une faune sauvage abondante et des conditions climatiques rigoureuses. L’appropriation de cet espace s’est ainsi réalisée progressivement, à travers des efforts d’adaptation, des pertes humaines et des transformations sociales successives.
Ainsi, Bijombo apparaît dans la mémoire historique comme un espace pastoral ancien, progressivement transformé en territoire de peuplement, d’organisation sociale et d’inscription culturelle. Sa toponymie, ses récits de fondation et son évolution administrative en font un élément central dans la compréhension des dynamiques historiques des Hauts-Plateaux de l’Itombwe et de la construction des espaces identitaires qui s’y rattachent.
Occupation ancienne des Hauts-Plateaux de l’Itombwe : épreuves de peuplement et mémoire orale
Selon les traditions orales, bien avant la fixation des frontières coloniales par les puissances européennes, les populations dites banyamulenge (historiquement appelées banyaruanda dans certaines sources anciennes) auraient progressivement quitté la plaine de la Ruzizi, notamment la région de Kakamba, pour s’installer dans les moyens et hauts plateaux. Ce mouvement migratoire est généralement interprété comme une dynamique pastorale motivée par la recherche de pâturages et la nécessité de faire face à certaines contraintes environnementales, notamment les maladies endémiques telles que la malaria.
Dans ces récits, la savane de l’Itombwe est décrite comme un espace faiblement occupé par des populations sédentaires, mais riche en ressources naturelles, notamment en pâturages. Elle était également perçue comme un environnement largement dominé par la faune sauvage, en particulier les grands prédateurs tels que les lions, souvent mentionnés dans la mémoire orale comme symboles des dangers liés à l’installation humaine dans ces espaces.
Les traditions rapportent que les premiers groupes pastoraux installés dans la région durent faire face à des conditions de vie particulièrement difficiles, notamment le froid, les fortes pluies, l’insécurité liée à la faune sauvage ainsi que des épisodes de famine. Afin de protéger leurs troupeaux, ils auraient développé diverses stratégies d’adaptation, telles que la construction de clôtures rudimentaires et la surveillance nocturne des animaux domestiques, souvent effectuée à ciel ouvert autour de feux de protection.
Dans la mémoire orale, ces conditions ont parfois donné lieu à des récits évoquant des pertes humaines causées par des attaques de lions. Bien que ces événements soient difficiles à documenter de manière précise en raison de l’absence de sources écrites contemporaines, ils occupent une place importante dans la transmission intergénérationnelle de l’histoire locale. Ils participent à la représentation d’un processus de peuplement marqué par des épreuves significatives.
Parmi les personnes mentionnées dans ces traditions figurent plusieurs noms associés à des localités spécifiques des Hauts-Plateaux de l’Itombwe :
N° | Nom | Localité |
01 | Rubariza Gasita | Kabilabila |
02 | Kadogo Nkubana wa Rwiyereka | Mibunda |
03 | Nteganya Ruhindabandi | — |
04 | Kirinda Munini Gasita | — |
05 | Mashara wa Kabatama Buhiga | Mibunda |
06 | Matabaro Ntawukundundi | — |
07 | Bahumyi Nyakambiro | — |
08 | Ndabahimye wa Ntungu Kongera | Kumurengezo |
09 | Kinyana Nyaphunda Rushombo (femme) | Kagogo |
10 | Kayanda (ancêtre de Bisengimana Charles) | Bijabo |
11 | Masigabona Gasinzira (blessé) | Umusinzira |
12 | Rugarira Rushombo (blessé) | Umusinzira |
13 | Budurege Rushombo (blessé) | Rushombo |
14 | Gaturuturu Kongera (blessé) | Ruseruka |
15 | Sikubwabo Rembutsa (rescapé) | Gitashya |
16 | Mudage Sebitarika (rescapé) | Gitashya |
17 | Gaphurero Kega | Kirumba |
Ces récits, transmis par la tradition orale, illustrent la manière dont les populations locales ont interprété les premières phases d’occupation des Hauts-Plateaux comme un processus difficile, marqué par des risques naturels et des efforts d’adaptation importants. Ils participent à la construction d’une mémoire collective dans laquelle l’installation dans la savane de l’Itombwe est associée à des sacrifices humains et à des épreuves environnementales.
Dans une perspective d’anthropologie historique, ces éléments sont souvent mobilisés pour comprendre la notion de territoire identitaire (gakondo en kinyamulenge), définie non seulement comme un espace géographique, mais également comme un lieu façonné par la mémoire, l’effort d’occupation et la continuité des générations. Les théories de l’identité territoriale soulignent en effet que l’appartenance à un espace ne se limite pas à une présence physique, mais repose également sur la mémoire sociale, les récits fondateurs et les pratiques culturelles associées au territoire.
Ainsi, dans la tradition orale, l’occupation des Hauts-Plateaux de l’Itombwe est représentée comme un processus progressif et difficile, au cours duquel les premiers groupes pastoraux ont dû surmonter de nombreuses contraintes environnementales. Cette mémoire contribue à structurer une représentation du territoire comme espace d’histoire, d’effort collectif et d’enracinement identitaire.
Travaux publics coloniaux et mobilisation de la main-d’œuvre dans les Hauts-Plateaux de l’Est du Congo
À l’Est du Congo, comme dans l’ensemble de l’espace colonial congolais, l’administration belge entreprit dès le début du XXe siècle d’importants travaux d’infrastructures routières. Ces projets visaient principalement le désenclavement territorial, facilitant à la fois l’exploitation des ressources naturelles et le renforcement du contrôle administratif sur les territoires. Si ces infrastructures ont joué un rôle structurant dans l’organisation spatiale coloniale, leur réalisation s’est accompagnée de coûts humains considérables pour les populations locales.
Dans ce contexte, plusieurs groupes de populations, dont les communautés des Hauts-Plateaux, furent mobilisés dans le cadre du travail forcé institué par l’administration coloniale. Les recrutements étaient généralement effectués par l’intermédiaire des autorités locales et des chefs coutumiers, avant que les travailleurs ne soient affectés aux différents chantiers, notamment dans la plaine de la Ruzizi, dans le territoire actuel d’Uvira, ainsi que sur les axes routiers reliant Uvira à Fizi.
Les conditions de travail sur ces chantiers étaient particulièrement difficiles. Les sources orales et certains récits historiques évoquent une surveillance stricte exercée par les autorités coloniales, des violences physiques fréquentes, une alimentation insuffisante et un accès limité aux soins médicaux. Ces conditions auraient contribué à une mortalité importante parmi les travailleurs réquisitionnés, notamment en raison des maladies, de la malnutrition et des traitements jugés sévères.
Parmi les projets routiers les plus importants figure la construction de l’axe Uvira–Baraka–Fizi, initiée selon certaines sources vers les années 1925 sous l’impulsion de l’administrateur colonial Breuer, et dont les travaux se seraient prolongés jusqu’aux années 1940–1945.
Les récits locaux soulignent que les populations des Hauts-Plateaux, y compris les communautés banyamulenge, ont été impliquées dans ces travaux et ont subi des pertes humaines importantes. Ces expériences sont aujourd’hui intégrées dans la mémoire collective comme faisant partie de l’histoire sociale et économique de la région. Elles participent également à la reconnaissance de ces populations dans les territoires administrativement concernés, notamment Fizi, Uvira et Mwenga, ainsi que dans la savane de l’Itombwe, considérée dans les récits locaux comme un espace historique de vie et d’activité pastorale.
Les traditions orales mentionnent plusieurs victimes liées aux travaux de construction routière dans la zone de Katunguru (Atungulu–Lusenda), parmi lesquelles :
Ngaramira wa Rubabaza (clan Abasinga)
Gahirima wa Rwamaso (Abega)
Biganiro wa Rugondera (Abanyakarama)
Ntaganda wa Mushonda (Abasama)
Buduta wa Sebasamira (Abasama)
Ruterera, père de Magarambe (Abagorora)
Munyeri, épouse de Rugira (Abanyakarama), chargée de la préparation des repas
Cega de Rutungisha Maturire, épouse de Mudunga Bahuza (Abanyabyinshi), impliquée dans les services de restauration des travailleurs
Biganiro Rugondera, entre autres
Ces récits illustrent la dimension humaine des travaux forcés et leur impact sur les populations locales mobilisées dans les chantiers coloniaux.
Dans certaines traditions, ces événements auraient également influencé des dynamiques administratives locales lors de la structuration territoriale coloniale. Il est notamment rapporté que des contestations liées aux limites administratives auraient émergé à la suite de pertes humaines dans certains clans, entraînant des ajustements dans la délimitation des territoires entre les entités administratives nouvellement créées, notamment entre Uvira et Fizi au cours des années 1930.
Ces récits, bien qu’issus principalement de la tradition orale, participent à la construction d’une mémoire sociale du travail colonial et de ses effets sur les populations des Hauts-Plateaux. Ils mettent en lumière la manière dont ces expériences ont été intégrées dans les représentations locales du territoire et de l’histoire.
Dans cette perspective, la distinction entre territoire administratif et territoire identitaire devient un élément central de l’analyse historique, permettant de mieux comprendre la manière dont les populations locales interprètent leur rapport à l’espace, à la mémoire et aux structures de pouvoir.
Le 1er juillet 2026



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