La résistance des Banyamulenge face à l’esclavagisme afro-arabe à la fin du XIXe siècle : le rôle de Ngangura Sebudyo
- Paul KABUDOGO RUGABA
- il y a 2 jours
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Selon les traditions orales banyamulenge, la défense de la liberté collective constitue l’un des traits fondamentaux de l’histoire de cette communauté. Cette culture d’autodéfense se serait particulièrement illustrée lors des affrontements contre les trafiquants afro-arabes engagés dans le commerce des esclaves à la fin du XIXe siècle. Ces résistances, menées au prix de lourds sacrifices humains, occupent une place importante dans la mémoire collective locale.
Parmi les figures les plus marquantes de cette période se distingue Ngangura, fils de Sebudyo, issu du clan des Abanyabyinshi. Les récits oraux le présentent comme l’un des principaux organisateurs de la résistance contre les expéditions esclavagistes qui menaçaient les populations des Hauts-Plateaux. Sous son impulsion, les Banyamulenge auraient établi une coopération militaire avec leurs voisins Bafuliru afin de protéger leurs communautés respectives contre les razzias destinées à alimenter les marchés esclavagistes de l’Afrique orientale.
Cette période s’inscrit dans un contexte politique complexe marqué par l’expansion de l’État Indépendant du Congo (EIC) sous le règne de Léopold II. Dans les premières années de la colonisation, les autorités de l’EIC conclurent des arrangements avec certains chefs afro-arabes afin de consolider leur contrôle sur les territoires de l’Est du Congo. C’est dans ce cadre que Hamed ben Mohammed el-Murjebi, plus connu sous le nom de Tippo Tip, fut nommé gouverneur de la province orientale de l’EIC. Cette alliance répondait aux ambitions expansionnistes de Léopold II, qui cherchait à étendre son influence vers la vallée du Nil et le Soudan. Pour atteindre ces objectifs, l’EIC recruta de nombreux soldats, parmi lesquels figuraient un grand nombre de Batetela.
Les traditions orales rapportent que les Banyamulenge refusèrent de se soumettre aux trafiquants esclavagistes. Malgré leur armement limité, composé principalement d’arcs, de lances et d’autres armes traditionnelles, ils organisèrent une résistance armée. L’un des premiers affrontements aurait eu lieu à Rubyibyi, dans l’actuelle région de Luvungi, sous la direction de Ngangura Sebudyo. Les récits recueillis auprès des anciens évoquent des pertes humaines importantes dans les deux camps. Au cours de cette bataille, les résistants seraient parvenus à s’emparer d’une arme à feu de type revolver, sans toutefois posséder les connaissances techniques nécessaires pour l’utiliser efficacement.
Une seconde confrontation se serait déroulée dans la région de l’actuel Rubarika. Cette fois, les Banyamulenge auraient combattu aux côtés de Manyundo, chef militaire du Mwami Nyamugira — ou, selon certaines traditions, du Mwami Mukogabwe — des Bafuliru. Les combats furent particulièrement meurtriers et coûtèrent notamment la vie à Ngangura, considéré depuis lors comme l’un des héros de la résistance contre l’esclavagisme dans la mémoire banyamulenge.
Les sources orales soulignent que la coopération entre Banyamulenge et Bafuliru permit de rendre extrêmement difficile la capture des populations locales par les trafiquants afro-arabes. Face à cette résistance persistante, ces derniers auraient modifié leur stratégie. Plutôt que de poursuivre systématiquement leurs razzias dans les Hauts-Plateaux, ils auraient commencé à vendre certains captifs dans les villages de la région afin de se procurer des ressources destinées à soutenir leurs caravanes. Cette situation expliquerait l’intégration progressive de certains anciens captifs au sein de la société banyamulenge connus sous le noms de « Abaja »=esclave, serviteurs. Selon plusieurs traditions familiales, des individus rachetés aux trafiquants furent adoptés par différentes familles et intégrés dans plusieurs clans de la communauté.
La datation précise de ces événements demeure difficile en raison de l’absence de documents écrits contemporains directement liés à ces affrontements. Néanmoins, certains repères historiques permettent d’en proposer une estimation. Le premier concerne l’existence, à la fin du XIXe siècle, de centres de transit destinés à l’exportation des esclaves vers la côte orientale africaine. Malgré l’abolition officielle de l’esclavage aux États-Unis en 1865, le commerce des captifs demeura actif dans plusieurs régions d’Afrique centrale et orientale, souvent associé au commerce de l’ivoire.
Des témoignages historiques indiquent qu’en 1887 le roi Rwabugiri du Rwanda acquérait encore des captifs provenant de l’ouest du lac Kivu. Des intermédiaires régionaux facilitaient les échanges d’esclaves contre des bracelets de cuivre, des tissus et des perles. Deux centres de transit importants auraient existé dans l’actuel Rwanda : l’un à Kavumu, dans la région de Nduga, et l’autre à Rukira, dans le Gisaka. Ces éléments suggèrent que les activités des trafiquants swahili-arabes étaient particulièrement intenses durant cette période, ce qui correspond aux récits banyamulenge relatifs à leur résistance.
Le second repère chronologique est fourni par le règne du Mwami Mukogabwe des Bafuliru, généralement situé entre 1880 et 1914. Puisque Manyundo, son chef militaire, est mentionné dans les traditions orales comme allié de Ngangura, il est raisonnable de situer les affrontements entre 1887 et 1895, soit quelques années avant la mutinerie des Batetela qui secoua l’État Indépendant du Congo à partir de 1895.
Selon ces mêmes traditions, Ngangura, fils de Sebudyo de Gicondo, descendant de Rutabuye et frère de Bidogo et de Rusaku, serait tombé au combat lors de la défense de son peuple contre les trafiquants esclavagistes. La mémoire orale rapporte également qu’il ne laissa aucune descendance. Son souvenir demeure néanmoins associé à la défense de la liberté et de l’autonomie des populations des Hauts-Plateaux.
L’historien Oscar Niyongabo situe également les affrontements entre les Banyamulenge et les négriers arabisés entre 1892 et 1894. Il mentionne par ailleurs l’existence d’un second front de résistance à Kataka, sur les hauteurs de l’actuelle ville d’Uvira. Cette résistance aurait été organisée par Sebasamira wa Mutangancuro, membre du clan des Abasama, illustrant ainsi l’ampleur de la mobilisation locale contre le commerce des esclaves dans la région.
Ainsi, les traditions orales et les recoupements historiques disponibles suggèrent que les Banyamulenge participèrent activement aux mouvements de résistance contre les réseaux esclavagistes afro-arabes opérant dans l’est du Congo à la fin du XIXe siècle. Ces épisodes, longtemps transmis par la mémoire collective plutôt que par les archives écrites, constituent aujourd’hui un élément important de l’histoire régionale et de la construction identitaire des communautés concernées.
Tipo-Tipo, Léopold II et la conquête de l'État indépendant du Congo
Hamed ben Mohammed el-Murjebi connu sous le nom de Tipo-Tipo est l'un des personnages les plus fascinants et les plus controversés de l'histoire de l'Afrique centrale. Marchand d'ivoire, trafiquant d'esclaves, explorateur, conquérant et allié des Européens, il incarne à lui seul les contradictions d'une époque où les empires africains, arabes et européens se disputaient le contrôle du continent.
Né à Zanzibar, d'un père swahili d'ascendance africaine et d'une mère issue de l'aristocratie omanaise, Tipo-Tipo appartient à cette élite afro-arabe qui, pendant des siècles, a prospéré grâce au commerce reliant l'Afrique orientale au monde arabe. Toute sa fortune repose sur deux richesses : l'ivoire et les esclaves.
Selon certains historiens, il fut le deuxième marchand d'esclaves musulman le plus puissant de son époque. Son nom inspira la terreur. Une tradition populaire raconte que son surnom venait du bruit répétitif de ses armes à feu : « tipu... tipu... tipu... ». À l'approche de ses caravanes, les villages comprenaient que la catastrophe était imminente.
Des régions entières furent dévastées. Des villages furent incendiés, leurs habitants capturés ou massacrés. Des dizaines de milliers de femmes, d'hommes et d'enfants furent réduits en esclavage et conduits vers les marchés de la côte orientale.
Mais Tipo-Tipo ne fut pas seulement un négrier. Il fut également un bâtisseur d'empire.
Très jeune, il accompagne son père dans les grandes caravanes commerciales qui traversent l'intérieur de l'Afrique. Rapidement, il ne se contente plus d'échanger des marchandises : il conquiert des territoires. De village en village, d'alliance en alliance, il établit son autorité sur une immense partie de l'actuel est de la République démocratique du Congo. Sa capitale s'installe à Kasongo, devenue le centre politique et commercial de son empire.
À son apogée, ses expéditions comptent plusieurs milliers d'hommes armés. Son influence dépasse celle de nombreux souverains africains, et même certains sultans de la côte swahilie dépendent de sa puissance.
Paradoxalement, cet homme ouvre également la voie à la colonisation européenne. Plusieurs explorateurs occidentaux, dont Henry Morton Stanley, bénéficient de son aide, de ses guides et de ses réseaux commerciaux pour pénétrer des régions jusque-là inconnues des Européens. Les routes qu'il contribue à ouvrir deviendront bientôt celles de la conquête coloniale.
Pendant ce temps, en Europe, un autre homme nourrit de grandes ambitions : Léopold II, roi des Belges.
À la Conférence de Berlin de 1884-1885, les puissances européennes se partagent l'Afrique. Léopold obtient un territoire gigantesque : l'État indépendant du Congo. Officiellement, il prétend vouloir abolir la traite des esclaves et apporter la civilisation. En réalité, le Congo devient sa propriété personnelle, exploitée au profit de sa fortune privée.
Mais sur le terrain, son autorité reste limitée. Tout l'est du Congo demeure sous l'influence de Tipo-Tipo.
Plutôt que de l'affronter immédiatement, Léopold choisit la négociation. Il nomme officiellement Tipo-Tipo gouverneur des Stanley Falls. L'accord est simple : le marchand afro-arabe reconnaît l'autorité du roi sur l'ouest du Congo, tandis que son contrôle sur l'est est provisoirement toléré.
Cette alliance, pourtant, ne pouvait durer.
Les intérêts des deux hommes entrent rapidement en collision. Tous deux convoitent le commerce de l'ivoire, source d'immenses profits. Surtout, Léopold comprend qu'il devient politiquement impossible de se présenter comme le libérateur de l'Afrique tout en collaborant avec le plus célèbre marchand d'esclaves de la région.
Lorsque son pouvoir se consolide, il abandonne son ancien allié.
En 1892 éclate la guerre dite « arabo-congolaise ». Officiellement, Léopold mène une croisade contre les négriers. En réalité, cette guerre lui permet surtout d'éliminer son principal rival économique et militaire dans l'est du Congo.
Comme souvent dans l'histoire, les véritables victimes sont les populations africaines. Dans les deux camps, la majorité des combattants sont des Africains recrutés de force ou engagés au service de maîtres poursuivant leurs propres ambitions.
Au moment où la guerre atteint son paroxysme, Tipo-Tipo s'est déjà retiré à Zanzibar. Ce sont ses fils et ses lieutenants qui poursuivent les combats jusqu'à l'effondrement définitif de son empire.
En 1905, Tipo-Tipo meurt paisiblement, riche et respecté dans sa demeure de pierre à Zanzibar. Avant sa mort, il rédige ses mémoires, sans exprimer le moindre remords pour les souffrances causées par son immense entreprise esclavagiste.
Quant à Léopold II, celui qui prétendait avoir libéré l'Afrique de l'esclavage, son régime au Congo provoquera des millions de morts par le travail forcé, les massacres, les famines et les violences systématiques.
L'ironie de l'histoire est saisissante.
Le plus célèbre négrier d'Afrique orientale servit finalement d'alibi au souverain européen qui allait instaurer l'un des régimes coloniaux les plus meurtriers de l'histoire moderne.
Deux hommes. Deux empires. Deux systèmes d'exploitation différents. Et, entre eux, un même continent qui en paya le prix.
le 1 juillet 2026



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