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Les mutineries batetela et leurs répercussions sur les Banyamulenge à la fin du XIXe siècle

  • Paul KABUDOGO RUGABA
  • il y a 2 jours
  • 9 min de lecture


le roi Léopold II
le roi Léopold II

Les mutineries des soldats batetela contre l’État Indépendant du Congo (EIC) constituent l’un des événements majeurs de l’histoire du Congo à la fin du XIXe siècle. Bien que ces révoltes aient principalement opposé les troupes indigènes aux autorités coloniales belges, leurs conséquences dépassèrent largement le cadre militaire et affectèrent de nombreuses populations civiles à travers le territoire. Les communautés pastorales des Hauts-Plateaux du Sud-Kivu, notamment les Banyamulenge, furent également touchées par ces troubles à travers des razzias de bétail, des affrontements armés et des pertes en vies humaines. Avant d’examiner les répercussions locales de ces événements, il convient d’en rappeler brièvement le contexte historique général.

Les ambitions expansionnistes de Léopold II et la formation de la Force publique

À partir de la reconnaissance internationale de l’État Indépendant du Congo en 1885, le roi Léopold II nourrit des ambitions territoriales dépassant largement les frontières qui lui avaient été attribuées. Son objectif consistait non seulement à contrôler le bassin du Congo, mais également à étendre son influence vers le nord-est africain, en direction du bassin du Nil. Cette politique visait à établir une continuité territoriale allant de l’embouchure du fleuve Congo jusqu’aux régions proches de la mer Rouge.

Dans cette perspective, Léopold II manifesta un intérêt particulier pour les territoires correspondant à l’actuel Ouganda, au Soudan méridional et à certaines régions de l’Afrique orientale alors placées sous influence britannique. Toutefois, ces ambitions se heurtèrent aux rivalités coloniales européennes, entraînant plusieurs échecs militaires et diplomatiques dont les conséquences furent supportées en grande partie par les populations congolaises.

Afin de soutenir ses projets expansionnistes, l’EIC développa un vaste système de recrutement militaire. À partir de 1891, les autorités coloniales imposèrent un enrôlement forcé destiné à alimenter les effectifs de la Force publique. Dans plusieurs régions, un soldat devait être fourni pour environ vingt-cinq habitations. Face aux résistances des populations locales, les agents de l’État eurent souvent recours à la contrainte.

Grâce à cette politique, l’EIC parvint à constituer une force estimée à près de 10 000 hommes. Cependant, les conditions de vie des soldats étaient particulièrement difficiles. Les recrues étaient confrontées à la faim, aux maladies tropicales, aux mauvais traitements et aux châtiments corporels. Ces conditions contribuèrent à l’émergence d’un profond mécontentement qui déboucha sur plusieurs mutineries.

Les grandes mutineries batetela

Les premières tensions apparurent en 1893 lorsque les autorités coloniales exécutèrent Ngongo Lutete, important chef militaire tetela accusé de trahison. Son exécution provoqua l’indignation de nombreux soldats batetela et entraîna des désertions massives au sein de la Force publique.

La situation dégénéra davantage en 1895 lorsqu’environ quatre cents soldats stationnés à Luluabourg, l’actuelle Kananga, se révoltèrent contre leurs officiers belges. Après avoir tué plusieurs d’entre eux, les mutins se dirigèrent vers le Maniema. Bien que certaines de leurs forces aient été défaites en octobre 1896, le mouvement prit rapidement l’ampleur d’une véritable rébellion qui se poursuivit pendant plusieurs années et se propagea à travers une grande partie du territoire congolais. Les groupes insurgés atteignirent progressivement les régions orientales entre 1897 et 1898.

Parallèlement, la célèbre expédition du baron Francis Dhanis fut également confrontée à une importante mutinerie en septembre 1896. Les soldats africains engagés dans cette campagne se soulevèrent contre leurs commandants européens. Dans la mémoire populaire swahiliphone, Dhanis était surnommé Fimbo Nyingi, expression signifiant « beaucoup de coups de fouet », en référence à la discipline particulièrement sévère imposée aux troupes.

Les conséquences des mutineries dans les Hauts-Plateaux

Selon les traditions orales banyamulenge, les groupes armés issus de ces mutineries pénétrèrent dans plusieurs régions pastorales des Hauts-Plateaux. Les communautés locales furent confrontées à des attaques visant principalement les troupeaux de bovins, principale richesse économique de la région.

Les récits transmis par les anciens rapportent que plusieurs Banyamulenge perdirent la vie au cours de ces affrontements. Parmi les victimes citées figurent :

  • Ncogoza, fils de Rushombo ;

  • Rugirira, fils de Muhasha Ruhirimbura ;

  • Misigi, fils de Kidakenyera, du clan des Abashonga ;

  • ainsi que Manene Muyaga, du clan des Abagunga, qui fut grièvement blessé par balle.

Ces événements illustrent les effets indirects mais particulièrement lourds des mutineries sur les populations civiles éloignées des principaux théâtres d’opérations militaires.

Gasore Rubanzabagera : une figure de la résistance banyamulenge

Les traditions orales accordent une place particulière à Gasore, fils de Mushama, petit-fils de Nyabiguma et membre du clan des Abadahurwa. Présenté comme l’un des défenseurs les plus courageux de son époque, il se serait illustré lors des affrontements contre des groupes armés associés aux mutins.

Selon ces récits, Gasore aurait réussi à tuer à l’aide d’une lance un commandant arabe ou swahili-arabe appartenant au groupe de Rumariza, allié à certains mutins batetela. Cet exploit lui valut le surnom de Rubanzabagera, littéralement « celui qui a écrasé ceux qui voulaient le détruire », expression symbolisant sa victoire sur les assaillants venus razzier les troupeaux et attaquer les populations locales.

Dans la mémoire collective banyamulenge, ce personnage demeure l’une des figures emblématiques de la défense des Hauts-Plateaux face aux violences qui accompagnèrent la désintégration de l’ordre colonial dans les années 1890.

Les groupes armés arabo-swahilis et leur participation aux conflits

Les traditions locales associent également ces événements aux activités de plusieurs chefs arabo-swahilis présents dans l’est du Congo à cette époque. Parmi eux figurent Rachid et Mohammed Ben Khalfan, plus connu sous le nom de Rumariza.

Avant même les grandes mutineries batetela, plusieurs affrontements avaient opposé les groupes arabo-swahilis aux représentants de l’Association Internationale du Congo puis de l’État Indépendant du Congo. Ainsi, le 28 février 1886, en l’absence de Tippo Tip, certaines forces dirigées par Rachid attaquèrent les positions du capitaine Van Gèle à Kasongo. Une médiation menée auprès de Tippo Tip à Ujiji permit toutefois d’éviter une escalade plus importante.

D’autres affrontements impliquant les forces de Rumariza eurent lieu en 1893 et 1894. Ces combats coûtèrent la vie à plusieurs officiers européens, parmi lesquels les lieutenants Ponthier, Lothaire, Doorme, Hambursin ainsi que le sergent De Bruyn. Lorsque les mutineries batetela éclatèrent, certains groupes arabo-swahilis trouvèrent dans ces révoltes l’occasion de renforcer leur lutte contre l’autorité coloniale, créant ainsi des alliances circonstancielles entre différents mouvements armés.

C’est dans ce contexte que le nom de Rumariza s’est durablement inscrit dans la mémoire des populations des Hauts-Plateaux. Les traditions banyamulenge rapportent notamment que l’un de ses lieutenants aurait été tué lors des affrontements par Gasore Rubanzabagera, épisode qui contribua à la renommée de ce dernier.

Conclusion

Les mutineries batetela de la fin du XIXe siècle constituent un épisode majeur de l’histoire congolaise. Si elles trouvent leur origine dans les abus du système colonial léopoldien et dans les conditions de vie imposées aux soldats de la Force publique, leurs conséquences se firent sentir bien au-delà des garnisons militaires. Dans les Hauts-Plateaux du Sud-Kivu, les Banyamulenge subirent des pertes humaines et économiques importantes à travers les razzias de bétail et les violences armées. Les traditions orales conservent le souvenir de ces événements à travers des figures telles que Gasore Rubanzabagera, dont la mémoire symbolise la résistance locale face aux multiples formes d’insécurité qui marquèrent cette période troublée de l’histoire régionale.

Les mutineries des soldats batetela contre l’État Indépendant du Congo (EIC) constituent l’un des événements majeurs de l’histoire du Congo à la fin du XIXe siècle. Bien que ces révoltes aient principalement opposé les troupes indigènes aux autorités coloniales belges, leurs conséquences dépassèrent largement le cadre militaire et affectèrent de nombreuses populations civiles à travers le territoire. Les communautés pastorales des Hauts-Plateaux du Sud-Kivu, notamment les Banyamulenge, furent également touchées par ces troubles à travers des razzias de bétail, des affrontements armés et des pertes en vies humaines. Avant d’examiner les répercussions locales de ces événements, il convient d’en rappeler brièvement le contexte historique général.


Les ambitions expansionnistes de Léopold II et la formation de la Force publique

À partir de la reconnaissance internationale de l’État Indépendant du Congo en 1885, le roi Léopold II nourrit des ambitions territoriales dépassant largement les frontières qui lui avaient été attribuées. Son objectif consistait non seulement à contrôler le bassin du Congo, mais également à étendre son influence vers le nord-est africain, en direction du bassin du Nil. Cette politique visait à établir une continuité territoriale allant de l’embouchure du fleuve Congo jusqu’aux régions proches de la mer Rouge.

Dans cette perspective, Léopold II manifesta un intérêt particulier pour les territoires correspondant à l’actuel Ouganda, au Soudan méridional et à certaines régions de l’Afrique orientale alors placées sous influence britannique. Toutefois, ces ambitions se heurtèrent aux rivalités coloniales européennes, entraînant plusieurs échecs militaires et diplomatiques dont les conséquences furent supportées en grande partie par les populations congolaises.

Afin de soutenir ses projets expansionnistes, l’EIC développa un vaste système de recrutement militaire. À partir de 1891, les autorités coloniales imposèrent un enrôlement forcé destiné à alimenter les effectifs de la Force publique. Dans plusieurs régions, un soldat devait être fourni pour environ vingt-cinq habitations. Face aux résistances des populations locales, les agents de l’État eurent souvent recours à la contrainte.

Grâce à cette politique, l’EIC parvint à constituer une force estimée à près de 10 000 hommes. Cependant, les conditions de vie des soldats étaient particulièrement difficiles. Les recrues étaient confrontées à la faim, aux maladies tropicales, aux mauvais traitements et aux châtiments corporels. Ces conditions contribuèrent à l’émergence d’un profond mécontentement qui déboucha sur plusieurs mutineries.


Les grandes mutineries batetela

Les premières tensions apparurent en 1893 lorsque les autorités coloniales exécutèrent Ngongo Lutete, important chef militaire tetela accusé de trahison. Son exécution provoqua l’indignation de nombreux soldats batetela et entraîna des désertions massives au sein de la Force publique.

La situation dégénéra davantage en 1895 lorsqu’environ quatre cents soldats stationnés à Luluabourg, l’actuelle Kananga, se révoltèrent contre leurs officiers belges. Après avoir tué plusieurs d’entre eux, les mutins se dirigèrent vers le Maniema. Bien que certaines de leurs forces aient été défaites en octobre 1896, le mouvement prit rapidement l’ampleur d’une véritable rébellion qui se poursuivit pendant plusieurs années et se propagea à travers une grande partie du territoire congolais. Les groupes insurgés atteignirent progressivement les régions orientales entre 1897 et 1898.

Parallèlement, la célèbre expédition du baron Francis Dhanis fut également confrontée à une importante mutinerie en septembre 1896. Les soldats africains engagés dans cette campagne se soulevèrent contre leurs commandants européens. Dans la mémoire populaire swahiliphone, Dhanis était surnommé Fimbo Nyingi, expression signifiant « beaucoup de coups de fouet », en référence à la discipline particulièrement sévère imposée aux troupes.


Les conséquences des mutineries dans les Hauts-Plateaux

Selon les traditions orales banyamulenge, les groupes armés issus de ces mutineries pénétrèrent dans plusieurs régions pastorales des Hauts-Plateaux. Les communautés locales furent confrontées à des attaques visant principalement les troupeaux de bovins, principale richesse économique de la région.

Les récits transmis par les anciens rapportent que plusieurs Banyamulenge perdirent la vie au cours de ces affrontements. Parmi les victimes citées figurent :

  • Ncogoza, fils de Rushombo ;

  • Rugirira, fils de Muhasha Ruhirimbura ;

  • Misigi, fils de Kidakenyera, du clan des Abashonga ;

  • ainsi que Manene Muyaga, du clan des Abagunga, qui fut grièvement blessé par balle.

Ces événements illustrent les effets indirects mais particulièrement lourds des mutineries sur les populations civiles éloignées des principaux théâtres d’opérations militaires.

Gasore Rubanzabagera : une figure de la résistance banyamulenge

Les traditions orales accordent une place particulière à Gasore, fils de Mushama, petit-fils de Nyabiguma et membre du clan des Abadahurwa. Présenté comme l’un des défenseurs les plus courageux de son époque, il se serait illustré lors des affrontements contre des groupes armés associés aux mutins.

Selon ces récits, Gasore aurait réussi à tuer à l’aide d’une lance un commandant arabe ou swahili-arabe appartenant au groupe de Rumariza, allié à certains mutins batetela. Cet exploit lui valut le surnom de Rubanzabagera, littéralement « celui qui a écrasé ceux qui voulaient le détruire », expression symbolisant sa victoire sur les assaillants venus razzier les troupeaux et attaquer les populations locales.

Dans la mémoire collective banyamulenge, ce personnage demeure l’une des figures emblématiques de la défense des Hauts-Plateaux face aux violences qui accompagnèrent la désintégration de l’ordre colonial dans les années 1890.


Les groupes armés arabo-swahilis et leur participation aux conflits

Les traditions locales associent également ces événements aux activités de plusieurs chefs arabo-swahilis présents dans l’est du Congo à cette époque. Parmi eux figurent Rachid et Mohammed Ben Khalfan, plus connu sous le nom de Rumariza.

Avant même les grandes mutineries batetela, plusieurs affrontements avaient opposé les groupes arabo-swahilis aux représentants de l’Association Internationale du Congo puis de l’État Indépendant du Congo. Ainsi, le 28 février 1886, en l’absence de Tippo Tip, certaines forces dirigées par Rachid attaquèrent les positions du capitaine Van Gèle à Kasongo. Une médiation menée auprès de Tippo Tip à Ujiji permit toutefois d’éviter une escalade plus importante.

D’autres affrontements impliquant les forces de Rumariza eurent lieu en 1893 et 1894. Ces combats coûtèrent la vie à plusieurs officiers européens, parmi lesquels les lieutenants Ponthier, Lothaire, Doorme, Hambursin ainsi que le sergent De Bruyn. Lorsque les mutineries batetela éclatèrent, certains groupes arabo-swahilis trouvèrent dans ces révoltes l’occasion de renforcer leur lutte contre l’autorité coloniale, créant ainsi des alliances circonstancielles entre différents mouvements armés.

C’est dans ce contexte que le nom de Rumariza s’est durablement inscrit dans la mémoire des populations des Hauts-Plateaux. Les traditions banyamulenge rapportent notamment que l’un de ses lieutenants aurait été tué lors des affrontements par Gasore Rubanzabagera, épisode qui contribua à la renommée de ce dernier.


Conclusion

Les mutineries batetela de la fin du XIXe siècle constituent un épisode majeur de l’histoire congolaise. Si elles trouvent leur origine dans les abus du système colonial léopoldien et dans les conditions de vie imposées aux soldats de la Force publique, leurs conséquences se firent sentir bien au-delà des garnisons militaires. Dans les Hauts-Plateaux du Sud-Kivu, les Banyamulenge subirent des pertes humaines et économiques importantes à travers les razzias de bétail et les violences armées. Les traditions orales conservent le souvenir de ces événements à travers des figures telles que Gasore Rubanzabagera, dont la mémoire symbolise la résistance locale face aux multiples formes d’insécurité qui marquèrent cette période troublée de l’histoire régionale.


Le 2 juillet 2026

 
 
 

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