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Les Banyamulenge face aux crises politiques, identitaires et sécuritaires contemporaines : continuités historiques et dynamiques de résistance

  • Paul KABUDOGO RUGABA
  • il y a 2 jours
  • 6 min de lecture

À travers les différentes périodes de l’histoire congolaise, les Banyamulenge ont été confrontés à des crises récurrentes touchant à la fois leur sécurité, leur statut politique et leur identité collective. Ces défis s’inscrivent dans une longue trajectoire historique marquée par des épisodes de violence, des contestations de citoyenneté et des conflits armés ayant profondément affecté cette communauté des Hauts-Plateaux du Sud-Kivu.

Les récits historiques et les mémoires collectives banyamulenge rappellent notamment les conséquences de la rébellion muleliste de 1964, durant laquelle de nombreuses populations des Hauts-Plateaux furent confrontées à l’insécurité et aux violences politiques. À cette période s’ajoutèrent, au fil des décennies, diverses politiques d’exclusion, des controverses récurrentes autour de la nationalité et de l’appartenance territoriale, ainsi que les effets des guerres successives qui ont marqué l’est de la République démocratique du Congo.

Depuis 2017, la situation sécuritaire dans les territoires de Fizi, Mwenga et Uvira s’est particulièrement détériorée. Selon de nombreuses sources locales, des groupes armés communautaires communément désignés sous le nom de Maï-Maï ont multiplié les attaques contre les villages banyamulenge, provoquant d’importants déplacements de populations, la destruction d’infrastructures civiles et la perte de nombreuses vies humaines. Dans le contexte du conflit qui s’est intensifié dans l’est du pays à partir de 2022, plusieurs de ces groupes ont été intégrés ou reconnus au sein de la coalition dite « Wazalendo », terme swahili signifiant « patriotes ». Cette appellation a été utilisée par les autorités congolaises pour désigner diverses forces locales tribales mobilisées dans le cadre de la lutte contre les communautés percu comme non bantoues.

Du point de vue de nombreux acteurs banyamulenge, cette reconnaissance a cependant contribué à légitimer des groupes voyous accusés d’avoir participé à des attaques contre leurs communautés. Les représentants et organisations banyamulenge soutiennent que ces violences se sont poursuivies malgré les initiatives de paix et les appels au dialogue. Ils dénoncent également l’implication de certaines unités des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) et, dans certains cas, la participation de forces étrangères opérant dans le cadre d’accords sécuritaires régionaux.

Les affrontements qui ont marqué les Hauts-Plateaux au cours de cette période se distinguent par l’utilisation croissante d’armements modernes, notamment l’artillerie lourde, les drones de reconnaissance ou d’attaque et l’aviation militaire. Cette évolution a profondément transformé la nature des conflits locaux, augmentant leur intensité et leurs conséquences humanitaires pour les populations civiles.

Face à ces menaces, les Banyamulenge ont développé diverses formes d’organisation communautaire visant à assurer leur survie physique, la protection de leurs populations et la défense de leurs localités. Parmi ces structures figure le mouvement d’autodéfense connu sous le nom de Twirwaneho, expression kinyamulenge signifiant « défendons-nous nous-mêmes » ou « protégeons-nous mutuellement ». Pour ses partisans, cette organisation constitue une réponse à l’incapacité de l’État à garantir la sécurité des populations des Hauts-Plateaux. Pour ses détracteurs, elle représente un acteur armé supplémentaire dans un environnement déjà fortement militarisé.

Au-delà des débats politiques et sécuritaires, l’émergence de telles structures traduit la persistance d’un sentiment d’insécurité collective au sein de la communauté banyamulenge. Les milliers de victimes, les déplacements massifs de populations, la destruction de villages et les controverses liées à la citoyenneté ont renforcé chez une partie de la population la perception d’une lutte pour la survie physique, la préservation du territoire ancestral et la sauvegarde de l’identité collective.

Dans cette perspective, les événements survenus depuis 2017 s’inscrivent, dans la mémoire banyamulenge, dans une continuité historique plus large de résistances face aux différentes formes de menaces perçues contre leur existence communautaire. Qu’il s’agisse des affrontements contre les trafiquants esclavagistes à la fin du XIXe siècle, des violences de la rébellion muleliste, des crises de nationalité ou des conflits contemporains, ces expériences constituent aujourd’hui des éléments centraux du récit historique et identitaire de la communauté banyamulenge.

 

La résistance des Banyamulenge face aux politiques foncières coloniales et la défense de leur espace identitaire (1947-1952)

L’histoire contemporaine de la défense territoriale des Banyamulenge trouve l’un de ses épisodes les plus significatifs dans les conflits fonciers opposant cette communauté à l’administration coloniale belge au milieu du XXe siècle. Ces tensions s’inscrivent dans le contexte de l’expansion des concessions d’élevage dans les Hauts-Plateaux de l’Itombwe et de la création de la Société d’Élevage de l’Itombwe (ELIT), fondée en 1947.

Dans le cadre de cette politique de mise en valeur économique du territoire, l’administration coloniale entreprit d’étendre les espaces concédés à l’élevage industriel. En août 1952, elle décida de procéder à l’évacuation forcée de plusieurs localités occupées par les populations banyamulenge, notamment Minembwe, Mikenke, Tulambo et d’autres villages des Hauts-Plateaux. Les habitations furent détruites et les populations contraintes de se déplacer vers les régions situées à l’ouest de Minembwe. Toutefois, même après ces déplacements forcés, les autorités coloniales considérèrent que les Banyamulenge occupaient encore une partie de la concession attribuée à l’ELIT et poursuivirent les opérations visant à les éloigner davantage.

Face à cette situation, le chef coutumier Védaste Karojo organisa une mobilisation communautaire afin de s’opposer aux mesures d’expulsion. Selon les témoignages conservés dans la mémoire collective banyamulenge, cette résistance prit la forme d’un soulèvement populaire non armé, souvent désigné sous l’expression de « guerre des pierres », en référence à l’utilisation de pierres par les populations civiles contre les forces coloniales. Cette forme de résistance, comparable à une intifada populaire, constitua l’une des premières manifestations collectives de défense du territoire et de l’identité communautaire face à l’autorité coloniale.

Cette mobilisation permit aux Banyamulenge de maintenir leur présence dans plusieurs localités stratégiques des Hauts-Plateaux, notamment Kabunga, Rebera, Rukombe, Kashasha et Bumba. Dans la mémoire locale, cet épisode demeure un symbole de résistance collective et d’attachement à un espace considéré comme essentiel à la survie économique, sociale et culturelle de la communauté.

Dans le même contexte, le chef Mwaga Muhire se distingua également par son opposition à la politique coloniale d’expropriation foncière. Il refusa catégoriquement de céder Tulambo ainsi que plusieurs autres localités des Hauts-Plateaux, parmi lesquelles Itara, Mahelile, Rununuka, Kahenge, Kisaya, Kahamba, Rukwiza, Mbakura (Bakura), Rwamakila( Kuwamakira), Kuwimbogo, Bijanda, Sekalenge et Luemba, situées dans le secteur de l’Itombwe en territoire de Mwenga.

Les récits oraux rapportent que l’administration coloniale tenta de le convaincre en lui proposant une compensation composée de 142 vaches ainsi qu’une résidence à Bukavu. Mwaga Muhire rejeta cependant cette offre, considérant que la question dépassait le simple cadre économique et concernait avant tout la préservation du patrimoine territorial de sa communauté. À la suite de son refus, il fut arrêté et emprisonné à Mwenga. Après avoir purgé sa peine, il retourna dans son territoire où il poursuivit son opposition aux décisions coloniales. Cette résistance fut soutenue par plusieurs notables banyamulenge, parmi lesquels Sebasaza Rwiyamirira, Eremiya Rutabagaya Mushoza et d’autres personnalités influentes de l’époque.

De son côté, Sebihunga Ruraza, chef de la région d’Ilundu-Minembwe, adopta une position similaire en refusant toute cession de son espace aux autorités coloniales. Son engagement lui valut également l’arrestation et l’emprisonnement à Mwenga, où il partagea sa détention avec Mwaga Muhire. Ces événements témoignent de l’existence d’une solidarité politique entre les principaux leaders banyamulenge dans la défense des terres qu’ils considéraient comme relevant de leur espace historique et identitaire.

Les traditions orales soulignent que cette résistance ne fut pas exclusivement banyamulenge. Parmi les chefs voisins, certains acceptèrent les compensations financières offertes par l’administration coloniale pour céder les concessions destinées à l’ELIT. Les récits mentionnent notamment les chefs bembe Malekani et Muniaka, qui auraient accepté une somme de 73 000 francs coloniaux et signé les accords de cession. En revanche, Elema, également connu sous le nom de Kirima, chef des Basimwenda, rejoignit le mouvement de contestation et fut lui aussi emprisonné, notamment à Shabunda.

Au-delà de la question foncière, ces événements contribuèrent à renforcer au sein des Banyamulenge une conscience collective fondée sur la défense du territoire, la protection des droits communautaires et la préservation de leur identité. Les expériences successives de discrimination, d’exclusion administrative, de destruction des biens, de razzias et de violences ont progressivement alimenté un sentiment selon lequel la survie de la communauté dépendait de sa capacité à défendre elle-même son espace de vie.

Toutefois, la notion de territoire identitaire ne se limite pas à sa seule dimension géographique. Elle comprend également une dimension historique, culturelle et symbolique liée à l’ethnonyme partagé par les membres de la communauté. Dans cette perspective, le terme « Banyamulenge » constitue non seulement une désignation collective, mais également une référence à un espace géohistorique particulier associé aux Hauts-Plateaux de l’Itombwe.

Selon les traditions historiques de la communauté, le nom « Mulenge » désigne un espace pastoral ancien fréquenté par les ancêtres des Banyamulenge avant même la fixation définitive des frontières coloniales lors de la Conférence de Berlin de 1885. D’abord utilisé comme zone de pâturage saisonnier, cet espace devint progressivement un lieu de résidence permanente au cours du début du XXe siècle. Dès les années 1920, plusieurs familles y étaient déjà établies de manière durable.

Aujourd’hui, dans la mémoire collective banyamulenge, le terme « Mulenge » renvoie à un ensemble géographique plus vaste regroupant plusieurs localités des Hauts-Plateaux, notamment Rurambo, Bijombo, Kamombo, Tulambo-Mibunda, Minembwe, Milimba et Bibogobogo. Cet espace est perçu comme un territoire géohistorique partagé, au sein duquel se sont développées les structures sociales, culturelles et politiques de la communauté.

Ainsi, la défense du territoire apparaît comme l’un des fondements essentiels de l’identité banyamulenge. L’attachement à cet espace ne relève pas uniquement de considérations économiques ou foncières, mais s’inscrit dans une relation profonde entre une communauté, son histoire et son ethnonyme. C’est dans cette perspective que l’analyse de la relation entre le nom collectif d’un peuple et son espace géographique constitue un élément central pour comprendre la construction de l’identité territoriale banyamulenge.


Le 2 juillet 2026

 
 
 

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