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Au-delà des boucs émissaires : vérité et dignité pour les Banyamulenge

  • Paul KABUDOGO RUGABA
  • 30 août
  • 13 min de lecture

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Il est des discours indignes qui heurtent les oreilles et que l’on ne devrait plus jamais tolérer en République Démocratique du Congo. Ces discours, véritables poisons de la conscience collective, consistent à chercher éternellement des boucs émissaires chez les pays voisins — l’Ouganda, le Kenya, et de manière obsessionnelle et disproportionnée, le Rwanda — afin de masquer la honte et les échecs des Congolais eux-mêmes. Il faut le dire sans détour : tout ce qui arrive en RDC relève d’abord et avant tout de la responsabilité des Congolais, les seuls et véritables maîtres de leur destin.


Incident du jour

Ce lundi 25 août 2025, à 12 heures 30, un drame glaçant s’est déroulé à Uvira. Dans l’église 37 CADC de Kimanga, où s’étaient réunies les familles banyamulenge pour un culte précédant l’enterrement du colonel Gisore Patrick et de son épouse, Nyiramahoro — tous deux tragiquement décédés dans un accident d’avion près de Kisangani —, l’horreur s’est invitée en plein recueillement. Le colonel Gisore, officier des FARDC en mission à Punia, dans la province du Maniema, était tombé en service pour la patrie. Mais ce jour-là, ni son sacrifice ni son rang n’ont pas été respectés.

L’église a été brusquement encerclée. Les Wazalendo, milice du gouvernement et désormais maîtres de la ville, ont braqué leurs armes par les portes et les fenêtres barricadées, transformant la maison de Dieu en piège mortel. À l’extérieur, soixante autres Banyamulenges parmi lesquels les enfants des défunts, en route vers le lieu de deuil, ont été bloqués à Mulonge, confinés de force dans les bus qui les transportaient, encerclés à leur tour. La menace était claire : leurs vies pendaient à un fil, suspendues à la volonté d’hommes armés.

Les FARDC et l’armée burundaise, co-gérantes de la ville, ont tardé volontairement à intervenir, laissant aux assaillants tout le temps nécessaire pour accomplir un massacre. Ç ‘a été un miracle que l’irréparable n’est pas advenu. Mais l’enterrement a dû être reporté sine die.

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Ainsi, jusque dans la mort, le colonel Gisore s’est vu refuser l’honneur dû à un officier tombé en mission. Lui qui avait servi et donné sa vie pour la patrie a été humilié, son corps empêché de recevoir des funérailles dignes, sa famille et sa communauté réduites à la peur et au désespoir. Les nouveaux maîtres des lieux dictent désormais qui peut pleurer, qui peut honorer ses morts, qui peut être considéré comme Congolais à part entière.

Ce récit n’est pas seulement celui d’une tragédie ; il est le miroir d’un pays qui se perd dans ses propres ténèbres, préférant l’exclusion et la haine à la vérité et à la justice.

Le cas de Gisore ne constitue pas une exception isolée. Il s’ajoute à une longue et douloureuse liste d’officiers et de soldats, hommes en uniforme, qui, tout en servant loyalement sous le drapeau congolais, ont été trahis par leurs propres frères d’armes. Ainsi, le major FARDC Kaminzobe Joseph fut brûlé vif à Lweba, dans une scène d’inhumanité absolue où sa chair fut ensuite consommée par ses bourreaux. Le major de la police, Kabongo subit une lapidation publique à Goma ; sa famille dut mener un combat acharné pour obtenir son corps et lui offrir une sépulture digne. Quant au major de la police, Thomas Ndizeye Mutagata, il fut supplicié dans les geôles de la DMIAP à Kinshasa, son cadavre livré à ses proches dans un état méconnaissable.

Cette liste, hélas, est loin d’être exhaustive. Les civils Banyamulenge, eux aussi, se comptent par milliers parmi les victimes anonymes de la même logique de haine. Aujourd’hui encore, plus de 700 prisonniers demeurent illégalement détenus par Kinshasa, otages d’un système qui les refuse à la liberté.

Un dénominateur commun relie tous ces destins brisés : ils ont été condamnés non pour ce qu’ils avaient fait, mais pour ce qu’ils étaient — victimes de faciès, sacrifiés sur l’autel de leur identité.

Réactions antinomiques

Deux jours après ces événements, les réseaux WhatsApp se sont embrasés de déclarations troublantes, relayées par certains membres de la communauté banyamulenge proche du pouvoir.

Leurs propos, tenus au lendemain d’un drame qui aurait pu virer au massacre, résonnent comme une dissonance douloureuse. Ils révèlent les fractures internes, la manipulation politique qui tente de faire taire les cris d’alerte, et la pression exercée pour nier l’évidence des persécutions que subit la communauté. Loin de protéger la mémoire du colonel Gisore et de son épouse, ces discours cherchent à diluer la vérité dans le vacarme des accusations croisées, au détriment de la dignité des victimes et de la justice.

À ceux qui persistent à chercher la main du Rwanda dans ces tragédies, une question s’impose : le Rwanda y est-il pour quelque chose ? La réponse est claire, sans appel : absolument pas. Ces crimes ont été pensés, exécutés et assumés sur le sol congolais, par des Congolais, contre d’autres Congolais.


Un processus historique d’exclusion,  de violence contre les Banayamulenge

La communauté Banyamulenge vit depuis près d’un siècle dans une précarité extrême, marquée par la violence systématique, le déracinement et une marginalisation institutionnalisée qui ne cesse de s’aggraver. Mais faut-il, à chaque occasion, en imputer la responsabilité au Rwanda ? Pure absurdité.

Depuis la suppression des chefferies Banyamulenge par l’administration coloniale en 1930, la communauté a été enfermée dans un cycle prolongé d’exclusion politique et sociale. Au fil des décennies, cette exclusion s’est traduite par la déchéance de la nationalité, la privation de droits civiques, ainsi que l’interdiction d’accès à la terre, aux ressources et à toute représentation publique. Où donc se trouve le Rwanda dans ce processus ? Nulle part.

Depuis les années 1960, les Banyamulenge ont été, à maintes reprises, la cible de violences de masse, particulièrement lors des grandes crises politiques. Des responsables congolais, à des postes de pouvoir, n’ont pas hésité à recourir à un discours ouvertement haineux, légitimant ainsi les attaques et banalisant les persécutions. Dans cette affaire, le Rwanda n’y est pour rien.

En 1987, les autorités congolaises ont refusé aux Banyamulenge du Sud-Kivu le droit de participer aux élections législatives et présidentielles. Cette exclusion flagrante a provoqué des tensions qui dégénérèrent en affrontements et aboutirent à la destruction des urnes électorales. Était-ce le Rwanda?

En 1998, le ministre de l’Intérieur, Mwando Simba, a ordonné la saisie des cartes d’identité des Banyamulenge vivant à Moba et Uvira, remettant une fois de plus en cause leur citoyenneté congolaise et les excluant de la communauté nationale. Est-ce le Rwanda qui a commandité l’opération ? Pas du tout!

En 1994, une commission parlementaire dirigée par Vangu Mambweni mena une enquête dans l’Est du pays. Son rapport, adopté en 1995, déboucha sur la « Résolution sur la Nationalité ». Officiellement destinée à empêcher l’accès à la nationalité pour les réfugiés rwandais et burundais, cette résolution cibla en réalité l’ensemble des rwandophones du Zaïre, dont les Banyamulenge, en préconisant leur rapatriement forcé et en reprenant un discours stigmatisant et complotiste. Faut-il pointer du doigt le Rwanda? Jamais!

 Le 26 octobre 1995, l’administrateur de la zone d’Uvira, Shweka Mutabazi, franchit un pas supplémentaire en décidant l’expulsion des Banyamulenge, Tutsi congolais du Sud-Kivu. Dans une lettre officielle, il les qualifia de « groupe ethnique inconnu du Zaïre et de migrants étrangers ». Il ordonna aux autorités locales de dresser la liste des terres et propriétés leur appartenant, de suspendre tous leurs travaux de construction, et d’identifier les maisons abandonnées afin de les exproprier. Mais où est la part du Rwanda ? Rien à dire!

Les persécutions infligées aux Banyamulenge relèvent avant tout d’un plan interne, méthodiquement orchestré par les autorités congolaises elles-mêmes.

En juillet 1996, dans le cadre d’un programme de massacres planifiés, le gouverneur du Sud-Kivu, M. Kyembwa wa Lumona, se rendit à Minembwe pour introduire M. Léonard Nyangoma, chef rebelle burundais, comme représentant du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). Derrière cette mascarade se cachait un projet funeste : regrouper les Banyamulenge dans des camps de concentration afin de les y exterminer. Direz-vous que le Rwanda était derrière?

Le 7 octobre 1996, son adjoint, M. Lwabanji Lwassi Ngabo — alors gouverneur intérimaire — alla encore plus loin. Devant la presse nationale et internationale, dans la salle de l’Assemblée provinciale à Bukavu, il lança un ultimatum glaçant : les Banyamulenge devaient quitter le Zaïre dans un délai de six jours, faute de quoi ils seraient « effacés de la carte de la terre ». À la suite de ces paroles, des massacres d’une brutalité inouïe furent perpétrés à Bibokoboko, Kabera, Lweba, Uvira, Bukavu et Kindu. Pouvez-vous affirmer que le Rwanda est-il de loin ou de prêt impliqué?

En 1998, ce fut au tour d’Abdoulaye Yerodia Ndombasi, homme politique congolais, ancien ministre des Affaires étrangères et futur vice-président (1999–2006), d’appeler publiquement au meurtre. Qualifiant les Tutsi et « Rwandophones » de « microbes » et de « vermine », il invita la population à les exterminer méthodiquement, à coups de lances et de machettes. Ses paroles incendiaires déclenchèrent une vague de massacres en août 1998 : des milliers de Tutsi — dont de nombreux Banyamulenge — furent assassinés à Kinshasa, Kalemie, Lubumbashi, Kananga, et dans plusieurs localités du Sud-Kivu. Est-ce que Yerodia était-il un ministre rwandais?

Cette logique d’exclusion et de négation, loin de disparaitre s’et accrue. Le candidat malheureux à la présidentielle de 2018, Martin Fayulu, passa une grande partie de sa campagne à nier la congolité et l’existence même des Banyamulenge. Plus récemment, en juillet 2023, le député national Justin Bitakwira Bihonahai, sur le plateau de Bosolo Na Politik, déclara sans détour : « Un Tutsi est un criminel né. » Il répéta ces propos lors de la campagne électorale, y compris dans des lieux de culte, notamment à l’Église de la 8ᵉ Communauté des Églises de Pentecôte du Congo (CEPAC) à Kasenga, Sud-Kivu. Il est toujours en fonctions et reçoit de promotion. Est-il au service du Rwanda ?

Entre 2017 et 2024, la violence contre les Banyamulenge a atteint un niveau dramatique:

·   plus de 10 000 personnes tuées,

·   plus de 300 villages incendiés,

·  la commune de Minembwe, unique entité administrée par les Banyamulenge, suspendue sine die,

·   des milliers de personnes contraintes à l’exil,

·  les survivants confinés dans une véritable prison à ciel ouvert, répartis sur cinq sites : Minembwe, Bibokoboko, Murabya, Kahololo et le camp des déplacés de Mikenge.

Les populations restées sur place subissent des violations graves : exécutions sommaires, violences sexuelles et physiques, enlèvements, privations de liberté, campagnes de diabolisation, incendies de villages, pillages, mutilations du bétail et destruction systématique des champs pour provoquer la famine.  Mais où est le Rwanda dans tout ça?

Certaines de ces atrocités ont été documentées par Human Right Watch et par le Bureau conjoint des Nations Unies aux droits de l’homme (BCNUDH). Mais beaucoup d’autres demeurent dans l’ombre, étouffées par l’inaccessibilité des médias et par un véritable gel de l’information imposé par les autorités congolaises.

Il est désormais établi que ces attaques sont menées par des groupes armés bénéficiant non seulement de l’appui d’éléments des Forces armées de la RDC (FARDC), mais également de soutiens étrangers et de mercenaires. Ce constat, accablant, démontre que les Banyamulenge sont victimes d’une persécution systématique dont les racines plongent profondément dans les politiques congolaises d’exclusion, et non dans une quelconque responsabilité rwandaise

Le 18 avril 2020, un groupe de femmes banyamulenge, escortées par des éléments des FARDC, quitta Minembwe pour se rendre à Kivumu afin d’y chercher de la nourriture. En chemin, elles tombèrent dans une embuscade tendue par une milice Maï-Maï, avec la complicité présumée de certains soldats censés les protéger. Les femmes furent capturées, torturées de manière inhumaine, violées et mutilées. Parmi les victimes, on compte Nyamwiza Francine (38 ans), Nyiramutarutwa (24 ans), ainsi qu’Adoni Sebarezi, tué lors de l’attaque. Parmi les bureaux, y’avait-il des éléments rwandais?

Le 30 juin 2021, les FARDC massacrèrent des femmes qui observaient un sit-in pacifique, allant jusqu’à commettre l’inimaginable : l’emprisonnement d’un bébé de moins de douze mois. Est-ce le RDF?

Face à ces violences répétées, l’organisation Genocide Watch a tiré la sonnette d’alarme. Selon son modèle d’analyse, les Banyamulenge sont déjà exposés aux stades 9 (extermination) et 10 (dénégation) du processus génocidaire.

La majorité des Banyamulenge vit aujourd’hui en exil, dispersée à travers le monde, mais surtout confinée dans des camps de réfugiés des pays voisins. Ces camps, souvent oubliés de l’aide humanitaire, n’offrent ni sécurité ni perspectives d’avenir. Le souvenir du massacre de Gatumba, au Burundi, le 13 août 2004, reste encore vif : 152 Banyamulenge y furent assassinés et 106 grièvement blessés. Le désir de retour au pays est étouffé par des blocages administratifs et politiques.  

Aujourd’hui, une guerre que dite de « revolution » a pris naissance. Elle a progressé du Nord au Sud, marquant des arrêts imposés par les négociations de paix, notamment sur les fronts de Lubero, Walikale et de Kamanyola. Mais dans les Hauts-Plateaux d’Itombwe, la réalité demeure implacable. Le gouvernement de Kinshasa continue d’y déployer des troupes burundaises, des milices Wazalendo, les FDLR, les Imbonerakure et des unités des FARDC contre les civils banyamulenge. Les villages sont quotidiennement pilonnés par des drones. Chaque jour, la communauté enterre ses morts. Qu’est ce qui est derrière ça, à part un génocide?

Devant une telle tragédie, une question s’impose : pourquoi construire un narratif mensonger contre le Rwanda ? Peut-on réellement soigner la haine en en créant une nouvelle, dirigée contre les voisins ? La vérité, aussi douloureuse soit-elle, est la seule voie vers la guérison. Car la haine, elle, ne fait que prolonger le cycle du sang et de l’injustice.

L’histoire des Banyamulenge illustre jusqu’où peut conduire la haine lorsqu’elle est institutionnalisée, normalisée et transmise comme une vérité collective. Mais aucune société ne se construit durablement sur l’exclusion ni sur le mensonge. L’humanité d’un peuple ne saurait se négocier, encore moins se nier par décret ou par slogans politiques.

La dignité humaine n’est pas une faveur accordée par les majorités ou par les puissants du moment ; elle est un droit inaliénable. La réduire ou la conditionner revient à mutiler l’essence même de la justice. Or, ce qui fait la force d’une nation n’est pas sa capacité à écraser ses minorités, mais au contraire à les protéger, à reconnaître leur égale humanité et à leur permettre de s’épanouir sans peur.

Il est absurde de croire qu’on peut guérir une société en fabriquant des ennemis imaginaires, ou qu’on peut bâtir la paix sur les décombres d’un mensonge. La haine n’apaise jamais la haine ; seule la vérité libère, seule la reconnaissance mutuelle peut briser les cycles de violence.

Ainsi, le drame des Banyamulenge ne devrait pas être instrumentalisé dans le vacarme des propagandes, mais regardé en face comme une blessure ouverte dans la conscience congolaise et humaine. Reconnaître cette vérité, aussi dérangeante soit-elle, n’est pas un signe de faiblesse : c’est la première étape vers la réconciliation, vers une société qui choisit la mémoire et la justice plutôt que l’oubli et l’injustice.

Car, en définitive, ce n’est pas la haine qui sauvera le Congo, mais le courage de regarder en face son histoire et d’y inscrire enfin la dignité de tous ses enfants.

 

Analyse psychologique

Devant de telles contradictions, qu’il nous soit permis de tenter une brève analyse psychologique et philosophique de ce comportement.   Comment expliquer que certains, victimes d’exclusion et de persécution, en viennent à nier l’évidence même de la violence dont ils sont les cibles ?

D’un point de vue psychologique, ce paradoxe s’apparente à ce que l’on appelle:

la violence intériorisée : lorsque l’opprimé, pour survivre ou pour se conformer, adopte le langage, les justifications, voire les valeurs mêmes de son oppresseur. Il se crée alors une dissonance entre l’expérience vécue — la douleur, l’humiliation, la perte — et le récit qu’on impose — celui d’une négation ou d’une justification. Cette dissonance, insoutenable, peut pousser certains à se réfugier dans le déni, car reconnaître la réalité serait trop lourd à porter.

Le mécanisme de survie et la peur : Chez les individus appartenant à une communauté persécutée, la peur joue un rôle central. Face à un environnement où leur identité même est criminalisée et devient un fardeau, certains choisissent instinctivement de nier la réalité de la persécution pour se protéger. Ils choisissent parfois de se détacher de la réalité de leur souffrance pour réduire le risque immédiat de violence. Reconnaître l’existence d’un génocide, c’est accepter que leur vie soit menacée, que leur avenir et celui de leurs enfants soit compromis. Cette vérité est trop douloureuse. Ainsi, la négation devient une stratégie de survie psychique, une forme de « déni adaptatif ».

L’aliénation et l’intériorisation du discours dominant : Dans un contexte où les institutions, les médias et les autorités politiques présentent les Banyamulenge comme étrangers, envahisseurs ou « microbes », certains finissent par intérioriser ce discours oppressif. C’est le phénomène classique de l’aliénation : la victime adopte les représentations de son bourreau, parfois pour s’intégrer, parfois pour espérer échapper à la stigmatisation. En niant la persécution de leur propre peuple, ces individus croient se distinguer des autres, espérant gagner un semblant de sécurité ou de reconnaissance.

Le besoin de reconnaissance sociale : Dans un pays où être Banyamulenge peut signifier exclusion et danger, certains cherchent une porte d’acceptation auprès de la majorité. Nier le génocide devient alors une preuve de loyauté envers le discours nationaliste dominant, une manière d’obtenir une place dans l’espace politique, social ou économique. C’est un compromis tragique : sacrifier la vérité de sa communauté pour sauver sa position individuelle.


Analyse philosophique

Philosophiquement, nous nous trouvons face à une tragédie de la condition humaine : celle de l’homme qui abdique sa dignité pour sauver sa vie ou obtenir une place au sein d’un système qui le rejette. C’est le drame du « bouc émissaire consentant », celui qui, par peur ou par fatigue, finit par servir le récit de ses persécuteurs. Pourtant, cette abdication n’efface pas la vérité : elle ne fait qu’ajouter une blessure supplémentaire, celle de l’âme qui se renie.

La trahison de la vérité et le poids de l’histoire :Philosophiquement, nier un génocide dont on est victime relève d’un paradoxe moral. La vérité historique n’appartient pas seulement aux individus, mais à la mémoire collective. En la niant, ces personnes contribuent à la perpétuation du crime, car un génocide nié est un génocide inachevé. Leur position ne les libère pas de la violence, elle l’alimente.

La honte et l’absurde : Il y a dans ce déni une manifestation de ce que Sartre appellerait la mauvaise foi : refuser de voir la réalité pour fuir la responsabilité d’y faire face. Au lieu d’assumer la douleur et la dignité de leur histoire, ces individus choisissent la fuite dans l’absurde, devenant complices d’un discours qui les nie eux-mêmes. Ils deviennent à la fois victimes et instruments de leur propre oppression.

La dignité contre la peur : Nier un génocide pour plaire au pouvoir ou pour échapper à la stigmatisation, c’est sacrifier la dignité sur l’autel de la peur. Or, comme le rappelle Hannah Arendt, la dignité humaine n’est pas négociable : elle est ce qui reste quand tout le reste s’effondre. Refuser de la défendre, c’est consentir à être réduit à l’état d’objet dans l’histoire.

Conclusion

Ces individus Banyamulenge qui nient le génocide contre leur propre communauté ne sont pas seulement prisonniers d’un rapport de force politique ; ils sont surtout prisonniers d’un drame intérieur. Leur négation traduit une peur existentielle, une aliénation profonde et une quête désespérée de reconnaissance dans une société qui les rejette.

Mais philosophiquement, leur position les place du côté de l’absurde : ils tentent de sauver leur existence individuelle en sacrifiant la vérité collective, oubliant que la dignité ne se négocie pas. Car une communauté ne peut espérer survivre que dans la mémoire et la vérité ; toute négation, même sous contrainte, prolonge la blessure et retarde la guérison.

Ainsi, le défi n’est pas seulement politique ou militaire ; il est aussi moral. Car tant que des hommes accepteront de nier leur propre souffrance pour complaire au bourreau, la chaîne de la haine restera intacte. Rompre ce cercle suppose un courage particulier : celui de nommer le mal par son nom, de réhabiliter la dignité humaine au-delà de la peur, et de rappeler que la vérité ne peut être négociée.


Le 29 aout 2025

Paul Kabudogo Rugaba

 
 
 

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