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Loyauté niée, culpabilité imposée : la mécanique d’une répression ethno-politique

  • Paul KABUDOGO RUGABA
  • il y a 3 jours
  • 3 min de lecture


En République démocratique du Congo (RDC), lorsque l’insécurité est directement produite par les forces gouvernementales, les services de sécurité et les dispositifs paraétatiques qui leur sont associés — notamment les Wazalendo, milice se réclamant de l’État et composée en grande partie d’individus livrés à la violence — les Banyamulenge en deviennent les principales victimes. Cette insécurité n’est donc ni accidentelle ni périphérique, mais structurelle et institutionnalisée.

Plutôt que d’assurer leur protection, l’État se contente de leur recommander la prudence, transférant ainsi la responsabilité de la sécurité aux victimes elles-mêmes, tout en s’abstenant de neutraliser les auteurs d’actes de vandalisme, de barbarie et d’agressions ciblées. Une telle posture révèle non seulement un abandon délibéré, mais aussi une normalisation de la violence exercée contre un groupe spécifique.

Dans ce contexte, exiger de la prudence face à une insécurité produite par l’administration revient à condamner les victimes à l’effacement social. Comment, en effet, fuir un État qui concentre l’ensemble des leviers de coercition, y compris le pouvoir de vie et de mort ? L’autorité administrative dispose d’un accès illimité aux domiciles privés et peut, sous n’importe quel prétexte, violer les lois sans craindre de sanctions. Ce pouvoir devient ouvertement tyrannique lorsqu’il s’exerce contre des populations stigmatisées, marginalisées et perçues comme indésirables, dont le gouvernement cherche manifestement à se débarrasser.

Même lorsque le domicile n’est pas directement violé, la prétendue « prudence » exigée implique une assignation à résidence de fait : la victime ne peut ni sortir, ni travailler, ni vaquer à ses activités quotidiennes sans risquer le lynchage. En définitive, cette situation impose un choix tragique : mourir sous les coups de l’agresseur ou mourir de faim, enfermé chez soi, dans l’attente d’une violence toujours possible.

Certains membres de la communauté ciblée, cherchant à démontrer leur loyauté au pouvoir en place et à se prémunir contre la répression, ont adopté une posture paradoxale et profondément problématique. Ils recourent à un discours ouvertement génocidaire à l’encontre de leurs propres frères, souvent marqué par une exagération outrancière, une violence verbale extrême et une haine décomplexée. Certains vont jusqu’à les qualifier de « Rwandais », reprenant ainsi un vocabulaire historiquement utilisé pour légitimer leur exclusion et leur persécution.

L’État instrumentalise ces individus afin de donner l’illusion, tant à l’opinion nationale qu’internationale, de l’absence de discrimination ou de processus génocidaire, dissimulant ainsi sa propre responsabilité. Cette stratégie rappelle explicitement la doctrine cyniquement formulée par Joseph Kabila lorsqu’il affirmait vouloir « utiliser l’ennemi pour combattre l’ennemi ». Il s’agit précisément de ce mécanisme : exploiter des membres d’un groupe opprimé pour neutraliser, délégitimer et fragmenter ce même groupe.

Cependant, l’histoire démontre que ces collaborateurs circonstanciels ne sont jamais protégés durablement. Ceux qui participent aujourd’hui à la persécution de leurs frères finissent souvent, à leur tour, dans les prisons de l’État ou assassinés dans des circonstances obscures. Quelle que soit l’intensité de leur zèle ou de leur loyauté affichée, le pouvoir ne les reconnaîtra jamais comme des alliés légitimes et n’épargnera ni eux ni leurs familles. Leur engagement est, en définitive, une peine perdue. C’est une tragédie politique et humaine récurrente, dont l’issue demeure invariablement funeste.

Des milliers d’officiers et de soldats tutsi, actuellement détenus et laissés à pourrir vifs derrière les murs des prisons de Kinshasa, ont pourtant servi loyalement le gouvernement. Tous étaient du côté de l’État. Aujourd’hui, ils se voient arbitrairement imputer l’entière responsabilité des échecs militaires des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), alors même qu’ils n’en portent ni la responsabilité directe ni indirecte. Pour beaucoup, ils n’étaient même pas engagés sur les théâtres d’opérations concernés.

L’absurdité de l’accusation atteint son paroxysme lorsqu’on exige d’eux qu’ils prouvent qu’ils ne sont pas membres du M23, alors qu’aucun document officiel n’existe pour attester une telle non-appartenance. Cette inversion de la charge de la preuve constitue une violation flagrante des principes fondamentaux du droit. Il appartient à l’autorité accusatrice — en l’occurrence l’État — d’apporter des preuves étayant ses accusations, et non aux accusés de démontrer leur innocence.

Cette pratique arbitraire, fondée sur la présomption de culpabilité et l’ethnicisation de la responsabilité collective, a déjà été dénoncée dans l’un de nos articles précédents intitulé :  La justice à la persécution : quand l’État congolais transforme l’ethnie en crime. Elle illustre un système répressif où le droit est instrumentalisé à des fins politiques, et où des individus sont sacrifiés pour masquer l’échec structurel de l’appareil sécuritaire de l’État.

Le 29 janvier 2026.

Paul Kabudogo Rugaba

 
 
 

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