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Paix sélective et guerre silencieuse : analyse critique d’un conflit invisibilisé à l’Est de la RDC

  • Paul KABUDOGO RUGABA
  • il y a 5 jours
  • 4 min de lecture

Les accords qualifiés de « paix » conclus à Washington et ailleurs, peuvent s’appliquer dans d’autres régions du pays mais semblent, dans les faits, exclure les Hauts Plateaux. Cet espace est nettement    marginalisé dans les dispositifs politiques, médiatiques et humanitaires. L’argument récurrent de l’accessibilité difficile des plateaux banyamulenge sert de justification trompeuse de l’absence quasi totale de couverture médiatique et d’interventions humanitaires délibérément omise.

Cette situation favorise un climat d’impunité dans lequel l’armée du gouvernement de Kinshasa, appuyée par des milices dites Wazalendo, ainsi que par leurs alliés — notamment l’armée burundaise et les combattants du FDLR — opèrent sans contrainte, imposant un ordre fondé sur la violence et l’arbitraire. L’effacement de toute responsabilité institutionnelle contribue ainsi à l’instauration d’une véritable loi de la jungle.

Selon cette lecture, la dynamique actuelle ne relève pas uniquement de facteurs locaux, mais s’inscrit dans une architecture politique et idéologique plus large, au sein de laquelle la France et la Belgique joueraient un rôle structurant. Cette implication s’inscrirait dans une logique de révisionnisme, voire de négationnisme, liée au génocide des Tutsi de 1994 au Rwanda. Dans cette perspective, un schéma de simulation aurait été élaboré, visant à placer le Burundi dans une configuration artificiellement comparable à celle du Rwanda d’après 1994, à travers une mise en scène délibérée d’une menace existentielle.

Cette menace est présentée comme provenant de la République démocratique du Congo. Or, une analyse rigoureuse montre qu’elle ne repose sur aucun fondement factuel. Et même dans l’hypothèse d’un risque sécuritaire réel, celui-ci ne saurait être imputé aux Banyamulenge, qui en sont, au contraire, les principales victimes.

Le positionnement de l’armée burundaise peut être analysé à la lumière du contexte politique interne du Burundi, où le régime de Gitega est actuellement dominé par une élite hutu profondément imprégnée d’idéologies génocidaires, lesquelles continuent de structurer l’espace politique de la région des Grands Lacs. Dans ce cadre, s’en prendre à des civils tutsi, d’autant plus lorsqu’ils sont abandonnés par leur propre État, devient une entreprise menée sans scrupule moral.

Cette violence est en outre facilitée par la certitude d’une impunité quasi totale, garantie par une forme de couverture internationale tacite, marquée par le silence ou l’aveuglement volontaire face aux exactions commises contre les Banyamulenge. Loin d’être sanctionnés, les auteurs de ces violences bénéficient au contraire de récompenses politiques et stratégiques de la part du régime de Kinshasa et de soutiens extérieurs issus de l’Union européenne, dont l’opinion publique est largement influencée par les positions françaises et belges, soucieuses d’effacer ou de relativiser leur responsabilité historique.

Sur le terrain, les développements récents confirment cette analyse. Après le retrait des forces de l’AFC/M23 de la ville d’Uvira, les forces burundaises, les milices Wazalendo et les FARDC ont occupé la zone sans affrontements. Depuis plus d’une semaine, elles mènent des opérations ciblées contre les civils banyamulenge, notamment à Rugezi, au point zéro , à Kajoka, à Rwitsankuku et à Mitamba. L’objectif stratégique apparaît clairement : occuper l’ensemble des positions clés, couper toutes les voies de ravitaillement et enfermer la population banyamulenge dans un espace clos, transformé de fait en prison à ciel ouvert, à l’image de celle qu’elle a déjà subie pendant près de neuf années.

Pendant ce temps, une partie influente de la presse française et belge détourne l’attention internationale en mettant en avant des cartes et des narratifs centrés sur le M23, tout en réactivant systématiquement le Rwanda comme bouc émissaire. En revanche, la question burundaise est soigneusement évitée, alors même que les forces burundaises traversent les frontières au vu et au su de tous, avec armes et équipements, sans susciter la moindre indignation ni interrogation au niveau international.

L’analyse de la situation dans les Hauts Plateaux met en évidence une dynamique de marginalisation structurelle et de violence systémique qui dépasse largement le cadre d’un conflit local ou conjoncturel. L’exclusion de cette région des dispositifs de paix, conjuguée à l’absence de couverture médiatique et humanitaire, participe à la construction d’un espace de non-droit où la violence devient un mode ordinaire de gouvernance.

Les opérations militaires menées conjointement par les FARDC, les milices Wazalendo et les forces burundaises, avec l’appui indirect de groupes armés tels que le FDLR, ne peuvent être interprétées comme de simples actions de sécurisation. Elles s’inscrivent dans une logique de contrôle territorial et d’asphyxie socio-économique visant à neutraliser durablement la population banyamulenge par l’isolement, la privation et la terreur. La transformation progressive de cet espace en une « prison à ciel ouvert » traduit une stratégie d’exclusion politique et identitaire aux implications purement génocidaires.

Par ailleurs, le silence — voire la complaisance — de certains acteurs internationaux interroge la crédibilité des discours normatifs sur la protection des civils et la prévention des crimes de masse. La persistance de narratifs sélectifs, centrés sur des boucs émissaires commodes, contribue à invisibiliser les responsabilités effectives et à perpétuer une impunité structurelle. Cette situation alimente non seulement l’injustice subie par les Banyamulenge, mais fragilise également l’ensemble de l’architecture régionale de paix et de sécurité.

En définitive, tant que les Hauts Plateaux continueront d’être traités comme une périphérie sacrifiable, et tant que les logiques de déni, de révisionnisme et d’instrumentalisation politique prévaudront, aucune paix durable ne pourra être envisagée dans la région des Grands Lacs. Une reconnaissance claire des faits, un réexamen critique des responsabilités internes et externes, ainsi qu’un engagement international fondé sur l’impartialité et la justice, constituent des conditions indispensables pour rompre le cycle de la violence et restaurer la dignité des populations affectées.


Le 27 janvier 2026

Paul Kabudogo Rugaba

 
 
 

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