De la justice à la persécution : quand l’État congolais transforme l’ethnie en crime
- Paul KABUDOGO RUGABA
- 23 janv.
- 5 min de lecture
Dans tout État se réclamant du droit, la charge de la preuve incombe à l’accusation. Ce principe universel, consacré par le droit international et les constitutions modernes, garantit la présomption d’innocence et protège les citoyens contre l’arbitraire.
En République démocratique du Congo, ce principe est systématiquement piétiné. Les autorités sécuritaires et judiciaires ont instauré une pratique profondément répressive : l’accusation sans preuve, suivie de l’exigence absurde faite à la victime de démontrer sa propre innocence. Cette inversion volontaire de la charge de la preuve ne relève ni de l’erreur ni de l’ignorance, mais d’un mode de gouvernance fondé sur la peur, la stigmatisation et la répression ciblée.
Cette mécanique de l’injustice frappe de manière disproportionnée les Congolais tutsi, régulièrement accusés, arrêtés et détenus arbitrairement par millier ( civile et militaires) sous le prétexte d’une prétendue appartenance au M23. Aucune preuve n’est produite par l’État. À la place, les victimes sont sommées de prouver qu’elles ne sont pas membres de ce mouvement armé, comme si l’administration congolaise délivrait des certificats de « non-appartenance » à des groupes rebelles.
Cette exigence grotesque et cynique enferme délibérément les personnes arrêtées dans une impasse juridique totale. Ne pouvant produire un document qui n’existe pas, elles sont condamnées à des détentions prolongées, illégales et toujours inhumaines, surtout dans les prisons de Kinshasa, mais aussi de partout ailleurs à travers le pays, et cela en violation flagrante de la Constitution congolaise, des conventions internationales relatives aux droits humains et de toute notion de justice.
Ces pratiques ne sont pas des dérives isolées : elles traduisent une politique implicite de criminalisation collective, où l’appartenance ethnique devient un motif suffisant pour l’arrestation, la détention, l’exécution et la destruction sociale. Tant que cette logique persistera, la RDC ne pourra prétendre ni à l’État de droit, ni à la réconciliation nationale, ni à la crédibilité internationale.
Aujourd’hui, l’État congolais accuse les Tutsi d’appartenir au M23. Cette accusation n’est ni fortuite ni circonstancielle : elle sert de prétexte officiel à une politique de répression, d’arrestations arbitraires, de détentions illégales, et d’exécution sommaire ciblant une communauté précise. Mais prétendre que cette persécution découle du M23 est un mensonge politique. La persécution des Tutsi en République démocratique du Congo est antérieure à ce mouvement et profondément enracinée dans l’appareil de l’État.
Le M23 n’est pas la cause du problème ; il en est une conséquence directe. Il est le produit d’années de marginalisation, de violences répétées, de déni de citoyenneté, d’impunité institutionnalisée et de refus systématique de protection par l’État. En criminalisant aujourd’hui une communauté entière sous couvert de lutte contre un groupe armé, l’État congolais cherche à effacer sa propre responsabilité historique.
Cette persécution n’est pas accidentelle. Elle est structurée, répétitive et soutenue par des discours officiels, des pratiques sécuritaires discriminatoires et une justice instrumentalisée. À chaque époque, un nouveau prétexte est fabriqué pour justifier la même politique : hier l’accusation d’« étrangers », de « rwandophones » ou d’ « envahisseurs » ; de « l’empire Hima-Tutsi », de « l’hégémonie tutsi », de « la balkanisation de Minembwe », de « l’annexion du Congo » aujourd’hui « l’AFC- M23 » ; demain un autre label, tout aussi opportun. Les prétextes changent, la cible demeure. Les noms changent, mais la logique demeure : désigner une communauté comme bouc émissaire afin de légitimer sa persécution.
Nous sommes donc face à une politique d’État de stigmatisation et de criminalisation collective, où l’appartenance ethnique tient lieu de preuve et où la présomption d’innocence est délibérément abolie. Cette politique transforme des citoyens congolais en suspects permanents, privés de droits, de sécurité et de justice.
Aussi longtemps que cette politique ne sera pas reconnue, dénoncée et démantelée, la République démocratique du Congo continuera à produire les violences qu’elle prétend combattre. Elle continuera à engendrer des rébellions qu’elle utilisera ensuite comme justification pour persécuter davantage. Il ne s’agit pas d’un problème sécuritaire, mais d’un choix politique. Et ce choix engage pleinement la responsabilité de l’État.
Uvira après le 18 janvier 2026 : chronique d’une violence ciblée et tolérée par l’État
Le 18 janvier 2026, l’AFC-M23 s’est retirée de la ville d’Uvira sous la pression directe des États-Unis et de l’Union européenne. Consciente des risques imminents pour les civils, elle a explicitement demandé à la MONUSCO de prendre le relais afin d’éviter un scénario de représailles et de violences massives. Cette transition n’a jamais été assurée. La MONUSCO n’était ni prête ni opérationnelle.
Ce vide sécuritaire, parfaitement prévisible, a été immédiatement exploité par les FARDC et les groupes armés dits Wazalendo, qui se sont emparés de la ville et l’ont transformée en un théâtre de violences généralisées. Les faits observés sur le terrain ne relèvent pas de simples dérapages incontrôlés, mais d’une logique de représailles collectives et de purification sociale.
Les Banyamulenge ont été les premières cibles. Mais la violence ne s’est pas arrêtée à eux. Toute personne perçue comme modérée, soupçonnée d’avoir aidé un Banyamulenge, d’avoir travaillé avec lui, ou même d’avoir entretenu une relation sociale ordinaire — partager un repas, s’asseoir à la même table dans un restaurant — a été prise pour cible. Cette extension délibérée de la violence démontre une volonté claire d’éradiquer non seulement une communauté, mais aussi toute forme de coexistence intercommunautaire.
À l’heure où ces lignes sont écrites, les maisons et les églises appartenant aux Banyamulenge sont systématiquement détruites à Uvira, brique par brique, tôle par tôle. Les drones bombardent et les avions chasse bombardent sans cesse les les Villages banyamulenge. Il ne s’agit ni de dommages collatéraux ni d’actes spontanés, mais d’une destruction méthodique des biens civils, interdite par le droit international humanitaire. Le sort des propriétaires reste inconnu, laissant craindre des disparitions forcées ou des exécutions extrajudiciaires.
Les survivants ont trouvé refuge à Kamanyola, à plus de 72 kilomètres d’Uvira. Pourtant, aucune assistance humanitaire significative n’a été déployée, alors même que la zone est accessible. Le prétexte de « l’inaccessibilité » est une justification déjà utilisée par le passé pour abandonner les Banyamulenge des Hauts Plateaux à leur sort.
La question centrale demeure donc entière : l’obstacle réel est-il logistique, ou s’agit-il d’un choix politique délibéré visant à laisser une communauté se faire déraciner, déplacer et effacer dans l’indifférence ?
Le silence des autorités, l’inaction des forces censées protéger les civils et l’absence de réponse humanitaire face à des faits aussi graves engagent des responsabilités lourdes. Ce qui se déroule à Uvira ne peut être réduit à un épisode sécuritaire. Il s’agit d’une opération de violence ciblée, tolérée — sinon facilitée — par les’États, et qui exige une réponse politique, judiciaire et internationale à la hauteur de sa gravité.
Le 23 janvier 2026
Paul Kabudogo Rugaba




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