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Diplomatie internationale et tragédie des Hauts-Plateaux : le silence qui tue

  • Paul KABUDOGO RUGABA
  • 24 févr.
  • 5 min de lecture


On parle abondamment des accords de Doha. On met en avant les signatures de Washington. On salue les initiatives diplomatiques de Luanda, en Angola. Les communiqués se multiplient, les sommets s’enchaînent, les médiations s’annoncent comme des percées décisives vers la paix. Pourtant, pendant que les projecteurs sont braqués sur ces capitales, une réalité tragique demeure reléguée au second plan : ce qui se déroule dans les Hauts-Plateaux d’Uvira, Mwenga et Fizi, au Sud-Kivu, ainsi qu’à Masisi et Rutshuru, au Nord-Kivu.

Dans ces territoires, la population vit sous la menace constante des bombardements, des déplacements forcés et des représailles. Les villages banyamulenge sont pilonnés, incendiés, vidés de leurs habitants. Depuis le 18 janvier 2026, l’aviation et l’artillerie lourde frappent régulièrement chaque jours ces zones, réduisant en cendres des habitations civiles. Derrière les statistiques, il y a des familles brisées, des enfants sans école, des vieillards abandonnés sur les routes de l’exil.

Une diplomatie à géométrie variable

La communauté internationale affirme œuvrer pour la désescalade. Mais les mécanismes mis en place soulèvent de sérieuses interrogations. Les cessez-le-feu imposés sont asymétriques. Une partie est sommée de reculer, de céder des positions stratégiques, d’abandonner les territoires sous son contrôle, pendant que l’autre consolide ses gains.

À plusieurs reprises, l’AFC a été contrainte de se retirer, au bénéfice des FARDC et de leurs alliés régionaux : le Burundi, la Tanzanie, le Malawi et l’Afrique du Sud. L’Angola, qui se présentait comme médiateur, apparaît désormais comme un acteur dont la neutralité est questionnée par certains observateurs.

En janvier dernier, le retrait de FRC de la ville d’Uvira, sous la pression des Etats-Unis et d'Union Européenne, a constitué un tournant désastreux. Les conséquences ont été immédiates et graves pour les populations banyamulenge, qui se sont retrouvées exposées sans protection effective. Dans ce contexte, certains parlent ouvertement d’une dynamique génocidaire. Ce mot est lourd, grave, et ne peut être utilisé à la légère. Mais lorsque des attaques ciblent de manière répétée une communauté identifiée, la question mérite d’être posée avec responsabilité.

Une communauté en quête d’égalité

Les Banyamulenge et les Tutsi du Nord ne revendiquent ni privilèges ni suprématie. Leur revendication est simple : être considérés et traités comme des citoyens à part entière de la République démocratique du Congo. Pourtant, dans les discours politiques et médiatiques, ils sont souvent présentés sous l’angle de la suspicion, de l’altérité, voire de la menace.

Cette stigmatisation alimente un climat où leur souffrance est relativisée, où leur sécurité est perçue comme secondaire dans les calculs géopolitiques régionaux. Comme si leur marginalisation, voire leur élimination, pouvait stabiliser l’Est du Congo ou résoudre les tensions entre Kinshasa et Kigali.

Le 19 février 2025, Michel Makanika Rukunda, considéré par ses partisans comme un défenseur de cette communauté, était assassiné. Un an plus tard, le 24 février 2026, l’assassinat de Willy Ngoma, porte-parole de l’AFC, est évoqué. Que son ame repose en paix!

Ces événements, qu’ils soient confirmés ou entourés de controverses, traduisent une réalité : la parole issue de ces milieux est fragilisée, réduite au silence ou discréditée.

L’asphyxie économique et l’isolement

Au-delà des affrontements militaires, une autre dimension mérite attention : l’asphyxie économique. La fermeture des banques dans l’Est par Kinshasa a des conséquences directes sur les populations civiles. L’accès aux liquidités, aux transactions commerciales, aux salaires devient un défi quotidien.

Dans les Hauts-Plateaux, cette asphyxie économique s’accompagne d’un encerclement militaire qui aggrave encore la situation humanitaire. Les villages banyamulenge, perçus comme indésirables par le pouvoir central, sont aujourd’hui isolés par une coalition comprenant les FARDC, l’armée burundaise, des éléments tanzaniens, ainsi qu’une multitude de groupes armés opérant sous les labels de Wazalendo et des FDLR. Cet encerclement rend le ravitaillement en vivres pratiquement impossible. Les voies d’accès sont coupées, les déplacements sont dangereux, et les populations civiles sont piégées dans un espace devenu une zone de siège.

À cette privation s’ajoute la violence directe. Chaque jour, des bombardements ciblés frappent les villages, détruisant les habitations, les réserves alimentaires et les infrastructures civiles. Ces frappes ne sont pas des dommages collatéraux abstraits. Elles ont des conséquences humaines immédiates : des familles endeuillées, des enfants traumatisés, des communautés entières plongées dans la peur permanente.

Pendant ce temps, une délégation de l’Union européenne insiste sur les modalités d’utilisation de l’aéroport de Goma, priorité technique qui contraste avec l’urgence humanitaire vécue sur le terrain.

Pendant ce temps, la communauté internationale semble focalisée sur des priorités techniques déconnectées de l’urgence humanitaire. Une délégation de l’Union européenne insiste sur les modalités d’utilisation de l’aéroport de Goma, dans le cadre de la surveillance du cessez-le-feu. Cette focalisation bureaucratique contraste profondément avec la réalité vécue dans les Hauts-Plateaux. Alors que des populations sont privées de nourriture, de medicaments, de sécurité et de dignité, l’attention internationale semble davantage orientée vers la gestion logistique et les mécanismes d’observation que vers la protection effective des civils.

Cette dissonance nourrit un sentiment profond d’abandon parmi les populations concernées. Les grandes déclarations sur les droits humains, la protection des civils et les principes humanitaires universels semblent perdre leur substance lorsqu’elles ne s’accompagnent pas d’actions concrètes. Sur le terrain, la réalité est celle de villages bombardés, de communautés isolées et de populations privées des moyens fondamentaux de subsistance.

Cette situation soulève une question fondamentale : peut-on prétendre promouvoir la paix tout en tolérant l’asphyxie économique et le siège d’une population civile ? La paix ne peut pas être réduite à des déclarations diplomatiques ou à des mécanismes techniques. Elle exige la protection réelle des populations, l’accès aux ressources essentielles et la fin des stratégies qui utilisent la privation comme arme indirecte.

Ignorer cette réalité ne contribue pas à la stabilité. Au contraire, l’abandon et l’injustice alimentent la méfiance, prolongent les conflits et compromettent les perspectives d’une paix durable. La stabilité de la région ne pourra être atteinte que lorsque la souffrance de toutes les populations sera reconnue, et lorsque les principes de justice et de protection des civils seront appliqués sans distinction.

L’histoire jugera non seulement les acteurs directs de cette tragédie, mais aussi ceux qui, ayant le pouvoir de voir, ont choisi de détourner le regard.

Une menace régionale sous-estimée

Dans le même temps, la menace existentielle invoquée par le Rwanda est souvent minimisée dans les discours internationaux. Pourtant, les dynamiques militaires dans les Hauts-Plateaux et au Nord-Kivu ont une dimension régionale indéniable. La transformation de certaines zones en bases arrière potentielles alimente les craintes d’une confrontation élargie.

Réduire cette complexité à une simple opposition binaire entre Kinshasa et Kigali empêche de comprendre la profondeur historique, identitaire et sécuritaire du conflit. Les Hauts-Plateaux ne sont pas qu’un théâtre périphérique : ils constituent un espace stratégique où se cristallisent des rivalités locales et régionales.

Où est la justice ?

La question centrale demeure : où est la justice lorsque des populations civiles sont prises en étau entre calculs diplomatiques et logiques militaires ? Où est l’impartialité lorsque les mécanismes de pression semblent s’exercer principalement sur un seul camp ? Où est la cohérence lorsque la propagande trouve plus d’écho que les témoignages des victimes ?

Minimiser le danger, relativiser les bombardements, amplifier certains récits tout en en marginalisant d’autres : tout cela contribue à une perception d’injustice profonde. Or, l’injustice nourrit la radicalisation, prolonge les cycles de violence et compromet toute paix durable.

La stabilité de l’Est du Congo ne pourra être construite sur le silence, la stigmatisation ou l’effacement d’une communauté. Elle exige une reconnaissance lucide des souffrances de tous, une enquête indépendante sur les exactions, et une diplomatie véritablement équilibrée.

Sans cela, les accords signés à Doha, à Washington ou à Luanda resteront des textes sans âme, incapables d’empêcher que, dans les collines des Hauts-Plateaux, le silence continue de tuer.

 

Le 24 février 2026

Paul Kabudogo Rugaba

 
 
 

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