L’État congolais comme fabrique de l’instabilité : ordre inégal, désordre instrumentalisé et hiérarchie des vies
- Paul KABUDOGO RUGABA
- il y a 5 jours
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Introduction : un État qui gouverne par le chaos
Depuis l’indépendance en 1960, l’État congolais n’a jamais véritablement consolidé un monopole légitime de la violence. De Mobutu Sese Seko à Laurent-Désiré Kabila, puis Joseph Kabila et Félix Tshisekedi, le pouvoir central a régulièrement gouverné non pas en éradiquant les milices, mais en les tolérant, en les cooptant ou en les instrumentalisant. Cette tradition politique s’inscrit dans une longue histoire de gouvernance par procuration armée, où l’instabilité devient un mode de gestion plutôt qu’un problème à résoudre.
Loin d’être un État failli passif, la République démocratique du Congo apparaît plutôt comme un État stratège du désordre, générant et entretenant des conflits locaux, tout en appliquant des mécanismes profondément inégaux pour « maintenir l’ordre ». Il en résulte une hiérarchie politique des victimes et des bourreaux : certains groupes armés sont protégés et légitimés, d’autres criminalisés ; certaines communautés sont considérées comme « nationales », d’autres comme suspectes.
Cartographie des milices : une écologie de la violence tolérée
En 2021, une cartographie des groupes armés dans l’est du Congo permettait d’identifier plus de 56 milices actives, principalement issues des mouvements Maï-Maï. Ce chiffre, loin d’être anecdotique, rappelle la période post-Deuxième Guerre du Congo (1998-2003), lorsque l’État s’est fragmenté entre rébellions (RCD, MLC, Mai-Mai) soutenues par des puissances régionales.
Comme à l’époque de la transition politique (2003-2006), ces groupes continuent d’exploiter les tensions foncières, coutumières et ethniques pour asseoir leur légitimité locale. Ils se présentent comme des forces d’« autodéfense », mais fonctionnent en réalité comme des relais armés de réseaux politiques et économiques.
De nombreuses preuves attestent d’une complicité structurelle entre ces milices et des élites politiques locales, provinciales et nationales. Chaque groupe entretient des liens avec des chefs coutumiers (mwamis) ou des politiciens influents, reproduisant un schéma ancien déjà observé sous Mobutu, où les autorités locales armaient des milices pour contrôler le territoire sans assumer directement la violence.
La modernisation de la milicianisation de l’État (2021–2026)
Depuis 2021, une nouvelle phase s’est ouverte : l’incorporation formelle des milices dans les FARDC, sans réel processus de désarmement ni de commandement unifié. Ce phénomène rappelle l’intégration chaotique des groupes rebelles dans l’armée nationale après les accords de Sun City (2002), qui avait produit une armée fragmentée, loyale à des chefs de guerre plutôt qu’à l’État.
Cette « intégration » n’a pas renforcé l’autorité de l’État ; elle a au contraire créé un vide de souveraineté. Des unités nominalement FARDC continuent d’agir comme des milices, protégeant leurs intérêts locaux, leurs réseaux d’exploitation minière et leurs alliances politiques.
Ce qui est particulièrement alarmant, c’est que cette collusion avec des groupes armés ne suscite ni scandale national majeur, ni condamnation ferme des Nations unies ou des partenaires internationaux. Comme lors de la période de la MONUC/MONUSCO, l’architecture internationale tolère une réalité où l’État congolais délègue la violence à des acteurs non étatiques.
Discrimination militaire : bons et mauvais groupes d’autodéfense
Un double standard criant se dessine : les groupes d’autodéfense associés aux communautés tutsies sont systématiquement criminalisés, tandis que les milices Maï-Maï bénéficient d’une tolérance, et d’un soutien explicite.
Dans les Hauts Plateaux d’Uvira, les Maï-Maï Mupekenya et Maï-Maï Nyerere opèrent librement. Leurs communautés ne sont jamais ciblées par les FARDC, et ces groupes reçoivent armes, uniformes et vivres — un traitement rappelant la protection accordée aux Interahamwe au Congo après 1994.
Dans les territoires d’Uvira et Mwenga, les Maï-Maï Ebwela et Ngalukiye reçoivent un soutien logistique et financier de l’État, y compris le paiement de leurs chefs — une pratique déjà documentée à l’époque de Laurent Kabila avec certains commandants locaux.
À Réméra, les Maï-Maï Ngyalabatu, Kapapa et Buhirwa bénéficient également d’un soutien logistique et d’une immunité de facto. À Kigoma, les Maï-Maï Mwenyemali, Karaka, Furaha et Mbulu reçoivent des munitions étatiques sans que leurs communautés ne soient inquiétées.
Ce schéma se répète à Kalungwe avec Byamungu Gahusu, et dans la plaine de la Ruzizi avec une constellation de milices (Kasimbira, Mushombe, Kijangala, Songa Kivubwe, Rasta, Kashumba), toutes connectées à des acteurs politiques nationaux.
Dans le territoire de Fizi, une coalition de groupes Maï-Maï (Yakutumba, Bishake, Shoshi, Alida, Brown, Mutetezi, etc.) bénéficie du soutien du gouvernement burundais et des FARDC, rappelant les alliances transfrontalières de la guerre de 1998–2003.
Le cas Twirwaneho : une extermination asymétrique
À l’opposé, le mouvement d’autodéfense Twirwaneho — associé aux Banyamulenge — est traité comme un ennemi existentiel de l’État. Il est attaqué simultanément par les milices Maï-Maï, les FARDC et plus de 12 000 militaires burundais, ainsi que 7 000 soldats congolais.
Des unités spéciales des FARDC ont été déployées contre ce mouvement, avec un usage massif de drones et d’aviation. Leur communauté est bombardée quotidiennement, assiégée, et plus de 85 % de leurs villages ont été détruits — une situation qui rappelle les stratégies de contre-insurrection utilisées contre les populations tutsies au Rwanda avant 1994, mais aussi contre les Banyamulenge durant les massacres de 1996–1997.
Les villages ont été transformés en véritables camps assiégés : pillages systématiques, massacres ciblés, arrestations arbitraires, discours de haine. Même des Banyamulenge intégrés aux FARDC ont été arrêtés — une épuration ethno-politique qui évoque les purges internes observées sous Mobutu et lors des crises successives du Kivu.
Nord-Kivu : guerre par procuration contre le M23
Au Nord-Kivu, le scénario est similaire. Les FARDC ont intégré des Maï-Maï et des éléments des FDLR — héritiers directs des génocidaires de 1994 — et leur ont accordé des financements et des partenariats miniers. Ce mécanisme rappelle l’alliance tacite entre Mobutu et les ex-FAR en 1996.
En face, le M23 a été confronté à une coalition massive : plus de 20 000 miliciens, 1 500 mercenaires, 10 000 soldats burundais, 3 000 soldats de la SADC et plus de 40 000 FARDC, soutenus par drones et Sukhoï. Cette militarisation disproportionnée s’est accompagnée de persécutions contre les communautés rwandophones, en particulier tutsies, dont les habitations ont été détruites — une répétition des violences de 1998–2003.
Ituri et Beni : tolérance sélective face au terrorisme
En Ituri et à Beni, CODECO et ADF tuent chacune plus de 1 000 personnes par an, mais reçoivent une attention internationale limitée. Si quelques frappes de drones ont visé les ADF dans le cadre d’opérations conjointes avec l’Ouganda, la CODECO bénéficie d’une protection de facto de certains éléments des FARDC. La communauté Lendu, dont sont issus de nombreux membres de la CODECO, n’est jamais ciblée collectivement — contrairement aux communautés associées aux groupes d’autodéfense tutsis.
Kwamouth : deux poids, deux mesures
Dans le conflit entre Teke et Yaka à Kwamouth (Maï-Ndombe), les milices Mobondo ont été soutenues par des acteurs politiques locaux. L’État et l’Église sont intervenus, mais seulement après plus de 200 000 déplacés. Là encore, aucune communauté n’a été ciblée par l’armée nationale — contraste frappant avec le traitement réservé aux Banyamulenge.
Aujourd’hui, les bombardements s’abattent de manière ciblée, presque méthodique, comme une pluie de feu sur les villages banyamulenge. Cette violence aérienne n’est pas aveugle : elle vise des communautés spécifiques, dans une logique qui rappelle les pires campagnes de punition collective observées dans l’histoire des conflits des Grands Lacs.
Dans d’autres régions du pays — notamment à Uvira, à Beni et dans plusieurs territoires où le M23 n’est pas présent — la répression prend une forme différente mais tout aussi brutale. La nuit, des unités des FARDC se comportent comme des bandes criminelles : elles pillent systématiquement les boutiques, arrachent de force les téléphones portables, extorquent les civils et commettent des viols contre les femmes en toute impunité. Ces exactions ne relèvent pas d’actes isolés, mais d’un mode opératoire qui traduit une dérive profonde de l’appareil sécuritaire.
Plus grave encore, toute personne qui ose dénoncer ces abus est immédiatement accusée de « faire le jeu de l’ennemi ». Cette criminalisation de la parole critique crée un climat de terreur et de silence forcé, où les victimes sont doublement punies : d’abord par la violence, ensuite par l’interdiction de la dénoncer.
Violence ciblée, impunité structurelle et criminalisation de la parole
Actuellement, les bombardements se concentrent de manière ciblée sur les villages banyamulenge, suivant une logique qui s’apparente à une stratégie de coercition collective plutôt qu’à des opérations militaires conventionnelles. La nature répétée et localisée de ces frappes suggère une intention de pression systématique sur une communauté spécifique, ce qui pose de graves questions au regard du droit international humanitaire et du principe de protection des civils.
Parallèlement, dans d’autres zones telles qu’Uvira, Beni et plusieurs territoires où le M23 n’est pas actif, on observe une autre forme de violence étatique. Des éléments des FARDC mènent des opérations nocturnes caractérisées par des pillages, des extorsions, des confiscations forcées de téléphones et des violences sexuelles contre des civiles. Ces pratiques, loin d’être marginales, révèlent des dysfonctionnements structurels au sein de l’appareil sécuritaire congolais et une érosion de la distinction entre forces régulières et acteurs criminels.
Enfin, toute dénonciation de ces abus est fréquemment disqualifiée par les autorités ou leurs relais comme une prétendue collusion avec l’ennemi « faire le jeu de l’ennemi ». Ce mécanisme de délégitimation de la critique contribue à instaurer un climat de silence et d’impunité, dans lequel les victimes se retrouvent privées de recours et de visibilité publique.
Conclusion : un État qui produit le désordre pour gouverner
L’analyse historique et empirique converge vers une conclusion claire : l’État congolais ne combat pas l’instabilité — il la gère, la distribue et l’instrumentalise. Il agit à la fois comme générateur de désordre et comme arbitre partial de l’ordre.
Il existe une hiérarchie politique des vies :
· de « bonnes victimes », dignes de protection,
· de « mauvaises victimes », dont la souffrance est minimisée,
· de « bons bourreaux », tolérés ou soutenus par l’État,
· de « mauvais bourreaux », criminalisés lorsqu’ils sont associés aux Tutsis.
Ce système n’est pas nouveau. Il s’inscrit dans une continuité historique allant de Mobutu aux guerres du Congo, en passant par les alliances avec les FDLR et les stratégies de milicianisation. Tant que cette logique perdurera, l’est du Congo restera une zone de guerre permanente — non par absence de l’État, mais par sa présence biaisée et violente.
Le 7 février 2026




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