Le Makanikisme : Hommage à un Héroïsme Inspirateur
- Paul KABUDOGO RUGABA
- 4 oct.
- 7 min de lecture
Makanika : l’héroïsme au-delà des armes

Il s’appelait Michel Rukunda, mais beaucoup le connaissaient sous le surnom de Makanika – appellation héritée de la dextérité avec laquelle, dès ses premières heures de formation militaire, il maniait et réparait avec une rapidité remarquable les équipements de guerre.Né en 1974, il fit carrière au sein des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), où il gravit les échelons jusqu’à occuper le poste de commandant de brigade adjoint, chargé des opérations et du renseignement à Walikale, dans la province du Nord-Kivu.
L’histoire de Michel est marquée par la rupture : il connut deux fois la défection. Certains n’y verront qu’un signe de rébellion. Mais réduire son parcours à ce qualificatif serait une injustice. Car Michel n’était pas un renégat : il était avant tout un homme de conscience et de cœur.
Depuis 2017, face aux injustices répétées et aux persécutions infligées à sa communauté par la même armée censée les protéger, Michel refusa d’être complice par le silence ou l’inaction. Il choisit, au péril de sa carrière et de sa vie, d’embrasser une cause plus grande que lui-même : porter secours à des vies menacées, défendre ceux que l’on condamnait à l’oubli et au danger.
Sa deuxième défection, au début de l’année 2020, fit de lui un « déserteur » aux yeux de l’État-major congolais, mais un sauveur aux yeux des siens. La communauté Banyamulenge l’accueillit avec ferveur et le pleura comme un héros au jour de sa mort.
Mais qu’est-ce qui, au juste, fait de Makanika un héros, au-delà des autres fils de sa communauté qui, eux aussi, se sont sacrifiés et battus avec la même ardeur ?Pour répondre à cette question essentielle, il faut d’abord interroger le concept même d’héroïsme.
Le dictionnaire Larousse le définit comme un « courage exceptionnel, une grandeur d’âme hors du commun, une bravoure, un dévouement, une intrépidité et une vaillance ». Le Merriam-Webster, quant à lui, décrit le héros comme « une personne admirée pour ses actes grands ou courageux, ou pour ses belles qualités ».
Ces définitions, bien que pertinentes, ne saisissent pas toute la profondeur de l’héroïsme. Car celui-ci ne se limite pas à la bravoure. L’héroïsme, c’est aussi l’altruisme, le sacrifice, l’abnégation et la capacité d’inspirer les autres.
Les héros ont ce don singulier : ils nous rappellent qu’il existe encore du bien dans le monde, ils éveillent en nous le courage et l’espérance, et nous incitent à donner le meilleur de nous-mêmes. Ils acceptent de mettre les besoins des autres avant les leurs, au prix de leur sécurité et parfois de leur vie. Ils affrontent l’adversité avec une persévérance inébranlable et savent, dans le tumulte, incarner un leadership à la fois calme et décisif.
L’histoire humaine, à travers les siècles, est jalonnée de ces figures héroïques dont la mémoire inspire encore. De l’Antiquité aux récits bibliques, de la littérature aux écrans, leurs exploits ont traversé le temps.Et dans notre histoire contemporaine, résonnent les noms de Martin Luther King Jr., Mahatma Gandhi, Nelson Mandela – autant de symboles d’un courage qui dépasse la simple survie pour se hisser au rang de combat universel.
De cette lignée, à sa manière, Michel Rukunda dit Makanika s’inscrit. Et son dévouement, plus qu’un simple acte militaire, est devenu une idéologie vivante, que l’on pourrait nommer avec fierté : le Makanikisme.
L’homme qui refusa la peur : Makanika-Gédéon
L’héroïsme, disais-je, est largement raconté dans la Bible. Et puisque les Banyamulenge sont, dans leur immense majorité, de foi chrétienne, ils donnèrent à Michel Rukunda un surnom hautement symbolique : Gédéon.
Ils voyaient en lui le reflet de ce héros biblique à qui Dieu avait dit :
« C'est par les trois cents hommes qui ont lapé que je vous sauverai et que je livrerai Madian entre vos mains. Que tout le reste du peuple s’en aille chacun chez soi » (Juges 7:7).
À l’image de Gédéon, Makanika reprit la tâche d’une résistance désespérée avec une poignée de jeunes volontaires rencontrés dans les plateaux d’Itombwe. Ensemble, ils portèrent le fardeau de défendre leurs familles, livrées à la cruauté des milices tribales renforcées par certains segments des FARDC.
Car, depuis 2017, notre communauté des hauts plateaux subissait un calvaire sans nom, abandonnée par le gouvernement de Kinshasa et assaillie de toutes parts – de l’Est à l’Ouest, du Nord au Sud – par une coalition de milices issues des communautés voisines. Dans ce contexte d’étouffement et d’isolement, Makanika fit le choix de la défection au début de l’année 2020, pour une cause juste et sacrée : la survie de son peuple.
Ironie de l’histoire : ce choix intervint à peine une année après l’accession au pouvoir de Félix Tshisekedi, dont les promesses de campagne faisaient miroiter aux Congolais un avenir radieux, une « Allemagne d’Afrique » sortie des songes. Pour certains, son geste parut incompréhensible, presque absurde. Mais ce n’était absurde que pour les esprits intéressés, égoïstes et sans clairvoyance.
Ceux-là, faibles d’âme et de courage, se réclamaient d’une loyauté trompeuse envers un pouvoir qui persécutait leur propre communauté. Ils portaient fièrement le sobriquet d’« Akagara » – la maisonnette, la boyerie – comme pour signifier leur docilité. Ce sont ces mêmes qui traitèrent Makanika de dangereux, l’accusant de précipiter son peuple vers un suicide collectif et de fomenter un front contre le gouvernement.
Mais l’histoire, elle, retiendra que là où certains se sont prosternés devant la peur, Makanika s’est levé avec foi et dignité.
Makanika, de l’homme au mythe : la naissance d’un courant
À l’instar de la résistance pacifique incarnée par Gandhi contre le colonialisme ou par Mandela face à l’apartheid, la résistance par l’autodéfense prêchée par Michel Rukunda, dit Makanika, mérite d’être érigée en courant de pensée et d’action, enseigné dans les académies militaires, politiques et spirituelles.Un tel enseignement permettrait aux futurs décideurs d’apprendre comment secourir les peuples discriminés, marginalisés ou menacés d’épuration ethnique – comme le sont aujourd’hui les Banyamulenge en particulier, et les Tutsis en général, dans la région des Grands Lacs.
L’autodéfense makanikienne (Twirwaneho) n’est pas seulement une pratique militaire ; elle est une philosophie qui devrait nous inspirer tous. Elle nous invite à rompre avec l’égoïsme pour prêcher le véritable amour, surtout auprès de la jeunesse, dans les écoles et les églises, afin de leur inculquer une vision holistique et inclusive orientée vers l’intérêt commun.Makanika eut le mérite de matérialiser, magnifier, vivifier et formaliser ce concept de l’autodéfense Twirwaneho. La preuve en est que, vingt-quatre heures à peine après sa mort, les Twirwaneho écrasèrent la 12ᵉ brigade d’intervention rapide des FARDC, contrainte de fuir précipitamment, abandonnant derrière elle la quasi-totalité de son matériel militaire.
Six mois après sa disparition, il est plus que jamais impératif de le rappeler : nous n’avons pas le droit d’oublier. Pour la préservation de notre peuple et l’évitement de sa disparition programmée, chaque Munyamulenge doit s’approprier cette cause. Chacun, selon son âge, sa force et ses moyens, peut et doit jouer sa partition : de la contribution matérielle et financière, à la plaidoirie par la plume et la parole, des prières des mères et des pères au sacrifice suprême des jeunes qui portent les armes. Ce qui nous manque, ce n’est pas la tâche à accomplir : c’est la volonté d’agir.
Il est temps de sortir de la passivité, car l’inaction équivaut à la résignation devant l’injustice, sinon à la complicité avec l’ennemi. Appartenir à des mouvements opportunistes, mercantiles ou clientélistes ne saurait être une finalité pour nous.À bas l’opportunisme, à bas le népotisme, à bas la cupidité de ceux qui courent derrière « Akagara », cette maisonnette de trahison où l’on s’enrichit en léchant les pieds de la mouvance présidentielle et en appelant au bombardement de ses propres frères ! Mieux vaut être une tombe sans croix qu’un Akagara.
Michel Rukunda et ses compagnons sont tombés sur le front pour nous. En choisissant le sacrifice suprême, il a laissé derrière lui une épouse et des enfants, afin de sauver tout un peuple. À ce titre, nous devons l’honorer en lui érigeant, au terme de cette guerre, un mausolée digne de son nom, en reconnaissance de son statut de héros.
Oui, faisons notre deuil, car – comme l’a écrit Moses Isegawa – « il n’y a pas d’héroïsme sans cicatrices ». Mais sachons aussi que ces cicatrices ne demeureront pas éternelles : elles seront le terreau d’une mémoire vivante et d’une espérance indestructible.
Michel Rukunda, dit Makanika, est tombé en héros. À nous de faire en sorte que son sang ne soit pas versé en vain.
Le « Makanikisme » : une philosophie du courage et du devoir
Le Makanikisme n’est pas une doctrine écrite, ni un programme politique ; il est une éthique de vie née de l’expérience, une vision où l’honneur se confond avec la responsabilité d’agir face à l’injustice.Il repose sur quatre piliers :
1. L’altruisme radical : placer la vie et la dignité des autres au-dessus de sa propre sécurité.
2. Le refus de la complicité : rejeter l’indifférence, car se taire devant l’injustice équivaut à y participer.
3. Le sacrifice consenti : accepter de perdre pour que d’autres puissent gagner le droit de vivre libres et en paix.
4. L’inspiration collective : faire de son parcours une flamme qui éclaire et guide les générations futures.
Le Makanikisme enseigne que l’héroïsme n’est pas un privilège réservé aux grands noms de l’histoire, mais une attitude quotidienne, accessible à quiconque décide de se lever face à l’oppression et de dire « non » là où règne la peur.
Ainsi, Makanika ne fut pas seulement un soldat, ni même seulement un chef : il fut un symbole, un homme ordinaire qui choisit l’extraordinaire par fidélité à sa communauté et à sa conscience. Son héritage n’appartient pas qu’aux Banyamulenge ; il appartient à tous ceux qui croient que l’héroïsme est une exigence morale universelle.
Ainsi s’éteignit Michel Rukunda, que l’histoire retiendra sous le nom de Makanika.Il n’a pas seulement combattu avec des armes : il a combattu avec son cœur, avec sa conscience, avec la conviction que la vie des innocents vaut plus que l’obéissance aveugle. Là où d’autres se seraient résignés, il a choisi le chemin escarpé du sacrifice, préférant le fardeau de la lutte à la légèreté de l’indifférence.
Makanika fut de ces hommes rares qui transforment la douleur d’un peuple en énergie de résistance. Son corps a péri, mais son nom demeure une bannière. Car son héritage dépasse les frontières de sa communauté : il s’inscrit dans la grande lignée des héros universels, ceux qui refusent l’injustice et paient de leur vie le prix de la liberté.
Et lorsque viendront les générations futures, elles n’auront pas seulement à se souvenir de son nom, mais à comprendre son message: qu’un homme n’est jamais si grand que lorsqu’il se fait le défenseur des plus petits.
C’est là tout le sens du Makanikisme : une invitation à se lever, à aimer, à protéger, à espérer.Et dans le silence des montagnes du Kivu, son esprit veille encore, semblable à une flamme inextinguible.
Michel Rukunda Makanika n’est pas mort : il vit désormais dans l’éternité des héros.
le 2 octobre 2025
Rumenge Nt. Alain, M. Sc.
Lecturer et militant des droits de l’homme




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