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Le Pays qui Accuse les Siens : Genèse et Répétition d’une Persécution  

  • Paul KABUDOGO RUGABA
  • il y a 6 jours
  • 6 min de lecture


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L’histoire récente de la RDC semble rejouer, sous des formes nouvelles, un scénario ancien : celui de la construction méthodique d’un « ennemi intérieur », dont la figure se déplace au fil des décennies mais dont la fonction politique demeure la même. Et dans ce théâtre où l’État se cherche des coupables pour masquer ses échecs, les Banyamulenge n’ont cessé d’être placés au centre de la scène, non pas pour ce qu’ils sont réellement, mais pour ce que l’imaginaire politique congolais, façonné par des décennies de propagande, a voulu faire d’eux.

Les arrestations arbitraires d’officiers banyamulenge loyaux au gouvernement ne surgissent donc pas du néant. Elles prolongent une tradition inquiétante : celle où l'appartenance à cette communauté devient, dans certaines sphères du pouvoir, une faute originelle, un soupçon permanent, une menace qu’il faudrait neutraliser.


La longue genèse d’un stigmate

Depuis l’époque coloniale, la Belgique a instrumentalisé les identités locales, dressant les peuples les uns contre les autres selon une logique d’ingénierie ethnique dont l’objectif était de régner par la division. Les Banyamulenge, parlant kinyarwanda, furent précocement classés dans des catégories suspectes, perçus comme extérieurs, malgré leur présence multiséculaire dans les Hauts-Plateaux.

Ce discours identitaire, inscrit dans les structures mentales du pays, a survécu à l’indépendance. Il a nourri les crises du Zaïre, puis celles de la RDC post-Mobutu. À chaque période de trouble, la recette était la même : désigner les Banyamulenge comme des étrangers infiltrés, des agents d’une puissance voisine, des porteurs de menaces invisibles.


La construction politique de l’ennemi intérieur

Cette construction idéologique a profondément façonné l’État congolais. Elle a légitimé des exclusions administratives, des refus de nationalité, des massacres organisés, et aujourd’hui encore, des arrestations arbitraires.

Lorsque le colonel Patrick, mort en service, se voit refuser une inhumation digne parce qu’il est Banyamulenge, ce n’est pas un incident isolé : c’est la réactivation d’un vieux récit, celui qui transforme la mort d’un soldat en symbole de rejet.

Lorsque le général Gasita est empêché d’être déployé dans la zone dont il maîtrise pourtant le terrain, ce n’est pas une décision stratégique : c’est la répétition d’une logique d’exclusion héritée d’un imaginaire collectif qui le considère, lui aussi, comme suspect de par sa seule origine.

Et lorsque les colonels Nyamushebwa, Ruhorimber, Gapanda, etc sont arrêtés ou humiliés, c’est toute la mécanique historique de l’hostilité institutionnelle qui se remet en marche.

De l’exclusion administrative à la violence institutionnelle

Ce glissement est essentiel : on passe du simple soupçon ethnique à la sanction, puis à la violence, et en fin à la disparition. Ce schéma est classique dans l’histoire des persécutions. Ce n’est jamais une explosion soudaine ; c’est toujours une accumulation. On commence par contester la nationalité. Puis on conteste la légitimité. Puis la loyauté. Puis le droit de servir son pays. Puis le droit d’exister au sein de l’armée. Et, finalement, le droit d’exister tout court.

Les coups infligés au colonel Fureko, les morts mystérieuses, les arrestations successives : tout cela s’inscrit dans un continuum historique où la violence institutionnelle se déploie sous prétexte de sécurité, mais s’acharne en réalité sur un groupe ciblé.


Une continuité tragique entre le passé et le présent

Ainsi, ce qui se joue aujourd’hui au sein de l’armée congolaise n’est pas une série d’incidents isolés, mais la manifestation contemporaine d’un problème ancien : la stigmatisation persistante d’une communauté présentée comme étrangère même lorsqu’elle verse son sang pour la République. Cette continuité historique est la clé de lecture. Ce qui arrive aujourd’hui puise ses racines dans les récits fabriqués d’hier.

Tant que cette construction idéologique demeurera intacte — tant que les Banyamulenge seront considérés comme une anomalie sur leur propre territoire — l’État congolais se condamnera à reproduire les mêmes erreurs, les mêmes injustices, les mêmes violences.

Et l’arrestation arbitraire de soldats loyaux ne sera jamais perçue comme un abus, mais comme une mesure de « précaution », selon cette logique fallacieuse où l’on ne juge plus l’homme à ses actes, mais à son origine.

le risque d’une dérive institutionnelle

Lorsque la méfiance ethnique devient un critère d’arrestation, lorsque la loyauté n’est plus un bouclier, lorsque servir son pays mène à l’humiliation, alors l’armée n’est plus nationale : elle devient l’instrument d’une idéologie dangereuse. Et c’est là que réside la menace la plus grave : car une épuration ne commence jamais par des proclamations, mais par des pratiques répétées, tolérées, puis normalisées.


Breve Apercu historique

Depuis des décennies, les Banyamulenge sont placés au centre d’un mécanique politique, consistant en construction méthodique d’un un schéma « ennemi intérieur » non pour ce qu’ils sont, mais pour ce que l’imaginaire national, nourri par des récits ethno-politiques, a voulu faire d’eux. Les arrestations arbitraires de militaires banyamulenge aujourd’hui — colonels, généraux, simples soldats — ne sont que l’écho contemporain de cette longue tradition de stigmatisation.


Une généalogie du soupçon : des années 1990 à la Commission Vangu Mambweni

La décennie 1990 marque un tournant crucial. Avec l’effondrement du Zaïre, la crise économique, la montée du pluralisme politique et les violences dans la sous-région des Grands Lacs, le régime de Mobutu instrumentalise les identités pour consolider son pouvoir vacillant. C’est dans ce contexte que s’inscrit la Commission Vangu Mambweni (1995–1996), chargée précisément de déterminer qui est « Zaïrois » et qui ne l’est pas.

Cette commission fut un moment fondateur dans la marginalisation institutionnelle des Banyamulenge :

  • elle proposa explicitement de retirer la nationalité zaïroise à tous les Zaïrois d’expression kinyarwanda ;

  • elle recommanda des mesures administratives d’exclusion ;

  • elle jeta les bases idéologiques d’une politique qui allait justifier, dans les années suivantes, des violences massives.

Dans ses conclusions, la commission ne se contentait pas de remettre en cause des papiers ; elle redessinait la frontière entre « nous » et « eux », fabriquant ainsi un ennemi intérieur parfait : identifiable, vulnérable, et détaché de la nation par un simple décret.


Le basculement de 1996 : quand l’idéologie devient violence

L’année 1996 scelle tragiquement cette construction. Dans les Hauts-Plateaux, les Banyamulenge sont accusés d’être les précurseurs d’une « invasion étrangère ». Des appels publics — parfois radiodiffusés — appellent à les exterminer.

Les milices locales se mobilisent, appuyées par des segments de l’armée FAZ. Des villages entiers sont incendiés ; les Banyamulenge sont pourchassés, exécutés, déportés. Beaucoup fuient vers les forêts ou traversent la frontière.

C’est dans ce climat que naît l’alliance entre certains Banyamulenge et l’AFDL. Mais il est essentiel de rappeler que cette alliance fut moins un choix politique qu’une stratégie de survie, face à un État qui venait de retirer à toute une communauté son droit à vivre.


De l’AFDL au RCD et à l’FAC : les Banyamulenge pris dans la tourmente des guerres congolaises

Les guerres de 1998–2003 prolongent et complexifient cette dynamique. L’image du « Banyamulenge = rebelle » se renforce, non par réalité empirique — car l’écrasante majorité demeurait civile — mais par amalgame politique.

Durant la période du RCD-Goma et de son armée, l’FAC, la présence de quelques officiers banyamulenge en position de commandement devient un carburant politique pour les discours nationalistes qui les assimilent à des envoyés du Rwanda. Dans certaines provinces, des massacres ciblés sont commis sous prétexte de « résistance patriotique »,

Cette période forge dans l’imaginaire populaire l’équation dangereuse: Banyamulenge = agent extérieur = menace nationale, Balkanisation, empire Hima, hégémonie tutsi,

Une équation qui, aujourd’hui encore, structure silencieusement certaines décisions au sein de l’armée congolaise.


2003–2020 : de la transition à la stigmatisation institutionnalisée

La transition après Sun City était censée mettre fin aux discriminations ; elle n’a fait que les institutionnaliser de manière plus subtile. On assiste à :

  • des blocages administratifs pour les officiers banyamulenge ;

  • des affectations disciplinaires visant à les éloigner de leurs régions d’origine ;

  • des interrogatoires récurrents sur leurs « loyautés » ;

  • des humiliations, des menaces, et souvent des disparitions.

Dans les années 2010, l’émergence de la coalition Mai-Mai – Red Tabara – FNL –  FARDC - Wazalendo est instrumentalisée pour renforcer la suspicion. Les Banyamulenge sont désormais piégés.

 

Le présent : une continuité historique qui se masque derrière la sécurité nationale

Les arrestations récentes ne sont donc pas des incidents isolés. Elles prolongent une logique vieille de trente ans : faire du Banyamulenge un suspect permanent, même lorsqu’il porte l’uniforme de la République, même lorsqu’il se sacrifie pour elle.

Ce qui se joue aujourd’hui n’est donc pas un simple problème disciplinaire ou sécuritaire : c’est la répétition tragique d’un schéma historique où l’État, pris dans ses contradictions, préfère sacrifier une minorité que faire face à ses propres défaillances.


Une dérive institutionnelle héritée du passé

La Commission Vangu Mambweni a posé le cadre idéologique. Les massacres de 1996 ont révélé la capacité de l’État à passer du discours à la violence. La période de l’FAC a consolidé les amalgames. Et les dérives actuelles au sein des FARDC montrent que cette architecture mentale demeure intacte.

Tant que la République ne rompra pas explicitement avec cette histoire de stigmatisation, tant qu’elle n’admettra pas publiquement la responsabilité de ses institutions dans les persécutions passées, elle continuera, inévitablement, à reproduire les mêmes erreurs : faire d’une communauté loyale une menace imaginaire, et transformer une injustice historique en politique d’État.

 

Le 23 Novembre 2025

Paul Kabudogo Rugaba.

 


 
 
 

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