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Le Président Errant au-Dessus des Nuages, le Peuple au Bord du Gouffre.

  • Paul KABUDOGO RUGABA
  • 22 nov. 2025
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 23 nov. 2025



Pendant qu’à Doha, au Qatar, l’on paraphe laborieusement des accords de principe — de fragiles passerelles exploratoires destinées à vérifier s’il existe encore une ouverture, si mince soit-elle, vers de véritables négociations — Félix Antoine Tshisekedi, lui, s’empresse de décréter que dialoguer avec les rebelles reviendrait à « franchir une ligne rouge ».

Que signifie une telle proclamation, sinon une contradiction flagrante entre le discours diplomatique et l’attitude politique ? C’est une absurdité stratégique, une dissonance qui révèle moins une position de force qu’une incapacité à assumer la complexité de la crise.

Refuser le dialogue alors même que l’on envoie des émissaires signer des pré-engagements préliminaires relève d’un paradoxe presque théâtral. Cela revient à vouloir traverser un fleuve tout en refusant de poser le pied sur la barque. Cela revient à espérer la paix tout en fermant la porte par laquelle elle pourrait entrer.

Une telle posture peut signifier plusieurs choses :

  1. une faiblesse politique masquée derrière des déclarations martiales ;

  2. une peur de perdre la face devant une opinion qu’on a longtemps nourrie de discours bellicistes ;

  3. une volonté d’entretenir la confusion pour se donner l’illusion d’un contrôle que la réalité dément ;

  4. ou, plus grave encore, une stratégie consciente de prolonger le conflit pour des raisons qui échappent à l’intérêt national.

Car dans toute guerre qui dure, il existe toujours ceux qui vivent de la guerre plus qu’ils ne vivent pour la paix.

Déclarer que négocier serait franchir une ligne rouge, alors que l’on participe simultanément à des démarches pré-négociatrices, relève non seulement de l’absurde, mais aussi du dangereux. Cela empêche le pays de saisir les rares occasions d’apaisement, cela brouille la lecture du conflit et cela contribue à maintenir les Congolais dans une souffrance inutile.

Une paix refusée est une guerre prolongée. Et une parole contradictoire est une gouvernance vacillante.

  Les Congolais méritent infiniment mieux que l’ombre d’un président qui s’évanouit dans les nuages, passant davantage de temps à survoler la nation qu’à la gouverner. Ils n’attendent pas un voyageur infatigable, un pèlerin diplomatique, mais un chef — un vrai, un homme qui demeure debout lorsqu’autour de lui tout vacille.

Il faut, un jour, oser dénouer le voile de courtoisie et regarder la réalité en face. Félix Tshisekedi n’a pas la posture d’un dirigeant enraciné dans la terre dont il porte le nom ; il semble plutôt errer d’aéroport en aéroport, comme si le pouvoir se mesurait au nombre de miles parcourus et non à la somme des vies apaisées. La scène politique congolaise n’a rien d’un hall de transit, et pourtant, il s’y comporte comme un passager pressé, toujours en mouvement, rarement présent, presque jamais essentiel.

Pendant que le pays brûle sous la braise des tensions qu’il attise par des discours imprudents, il s’évade vers d’autres horizons. Pendant que la crise s’approfondit, il s’abandonne aux parades protocolaires, aux photos où les sourires figés tentent de masquer l’absence de résultats. Chaque déplacement ressemble à un rite d’évitement, un exil volontaire hors de la réalité, une fuite en avant qui trahit la peur de regarder son peuple dans les yeux.

Et pourtant, les Congolais attendent. Ils attendent la lumière d’un leadership authentique, la gravité d’un dirigeant qui ose affronter la misère, l’insécurité, le désarroi qui rongent la nation comme une fièvre ancienne. Mais pendant que les familles manquent de tout, lui ne manque jamais un avion. Le contraste heurte la conscience : c’est indécent — indécent comme une abondance qui s’exhibe sur un sol affamé.

Le Congo n’a pas besoin d’un président errant, cherchant dans les capitales étrangères les solutions aux fractures qu’il contribue lui-même à élargir. Le pays réclame un homme dont les pas résonnent sur son propre sol, un homme qui écoute sa terre et son peuple, un homme capable de tisser une gouvernance qui ne soit pas un simulacre mais une promesse tenue, patiente, habitée.

Et pourtant, certains médias étrangers amplifient le mirage d’un sauveur occidental. La France — affaiblie par ses propres tourments, ses propres colères, ses propres failles — devient malgré elle le théâtre des illusions congolaises. Imaginer qu’elle pourrait, d’un geste, réparer ce que des années d’errance politique ont défait relève presque du conte. Comme l’a exprimé une voix française acerbe, cette croyance n’est pas seulement naïve ; elle frôle l’insulte adressée aux deux peuples.

La Belgique, parfois, semble rêver en silence d’une reconquête symbolique de l’ancien Congo, comme si l’Histoire n’avait jamais fermé ce chapitre douloureux. Elle avance masquée, feignant un soutien diplomatique à travers Bujumbura, laissant croire à une solidarité de façade alors qu’elle demeure attentive aux convulsions de la région. Sa presse, à l’instar de celle de la France, joue trop souvent le rôle d’un foyer que l’on ranime : attiser les braises au moment même où l’incendie devrait s’éteindre, orienter le récit pour façonner l’opinion, fabriquer des coupables commodes pour mieux dissimuler les véritables responsabilités.

Ces deux anciennes puissances coloniales utilisent encore leur poids symbolique, politique et médiatique pour imposer au monde l’idée simpliste que les malheurs de la RDC ne seraient que l’œuvre d’une « agression extérieure » menée par le Rwanda. Ce récit, devenu presque un réflexe diplomatique, sert à détourner les regards des racines profondes du drame congolais — des racines que la Belgique et la France connaissent parfaitement, car elles les ont elles-mêmes plantées. Car l’Histoire, elle, ne se laisse pas réécrire.

C’est la Belgique qui, dans la froide mécanique coloniale, a construit la division ethnique comme instrument de domination, dressant des communautés autrefois liées par des structures sociales complexes les unes contre les autres. C’est elle qui a inséré dans le tissu congolais des catégories, des hiérarchies et des fractures qu’aucun siècle ne pourra totalement effacer.

Et c’est la France qui, à travers l’ombre portée de l’opération Turquoise, a permis l’installation durable des forces génocidaires dans les montagnes de l’Est, laissant se constituer ce qui allait devenir le FDLR, l’un des acteurs centraux des violences qui ravagent encore la région. Ce n’est pas un secret : le monde entier le sait. Les archives, les témoignages, les enquêtes le rappellent inlassablement.

Mais le monde préfère hésiter, tergiverser, contourner l’évidence plutôt que de condamner clairement les responsabilités historiques. Il s’évertue à combattre les conséquences — l’instabilité, les groupes armés, les guerres récurrentes, la misère imposée aux populations — alors qu’il refuse obstinément d’affronter les causes.

Ainsi, la RDC demeure piégée dans un récit qui n’est pas le sien, mais que ses dirigeant répètent comme de perroquets,  un récit écrit par d’autres pour protéger leur propre mémoire. Pendant ce temps, elle porte encore le poids des semences coloniales, dont les fruits amers se récoltent génération après génération.

Le Congo souffre. Il souffre d’une douleur ancienne et nouvelle à la fois, une douleur que les poignées de main, les discours creux et les parades diplomatiques ne parviennent plus à dissimuler. Là où l’on attendait un bâtisseur, un visionnaire, un homme d’État, l’on ne voit qu’un acteur fatigué d’une pièce répétée trop souvent, une mascarade en plein jour.

Mais le plus inquiétant demeure cette conviction, presque mystique, que la solution viendrait d’ailleurs : que des nations étrangères viendraient combler les silences d’un pouvoir absent. C’est une démission morale, un transfert de responsabilité déguisé en stratégie. La France n’a ni le devoir ni la capacité de réparer les fissures d’un leadership qui ne regarde plus vers son peuple.

Le Congo a besoin d’une présence. D’une voix qui reste. D’un homme qui n’arpente pas le monde pour fuir son pays, mais qui marche au milieu des siens pour le relever. Le pays n’a pas besoin d’un président dans les airs, mais d’un président sur terre — une terre blessée, certes, mais qui n’a jamais cessé d’espérer.

 



Le 22 Novembre 2025

Paul Kabudogo Rugaba

 

 
 
 

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