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Sous les Drones, la Terre des Larmes

  • Paul KABUDOGO RUGABA
  • 15 nov. 2025
  • 5 min de lecture

Drones, Blocus et Mensonges : Anatomie d’un Effacement Annoncé


 



Un fardeau, enveloppé dans un linge en lambeaux sur la tête, sous la pluie et le vent. Autour, quelques enfants veillent, leurs yeux creusés par l’angoisse, leurs gestes lourds de fatigue.Cette scène, à elle seule, résume la vie des Banyamulenge : un peuple retenu depuis plus de dix ans dans une vaste prison à ciel ouvert, sans murs mais avec toutes les cruautés qu’impose l’enfermement.

Ce fardeau, c’est tout ce qu’ils possèdent désormais. Un morceau de literie, une casserole, quelques assiettes en plastique dont la couleur s’est dissoute sous la misère. Les petites couches se décomposent d’usure. La pauvreté n’a même plus la force de cacher sa nudité.

Alors on marche. On fuit. Sans destination, sans promesse, simplement pour grappiller quelques heures de survie. Derrière soi, il ne reste que des ruines : des maisons éventrées par les drones, pulvérisées avant même que l’espoir d’une reconstruction ne prenne forme. Chaque retour en arrière rappelle la même vérité : la destruction est plus rapide que la vie.

Les mots sel, sucre, savon tendent à disparaître du vocabulaire des habitants des Hauts Plateaux, comme si l’ombre de l’embargo avait effacé non seulement les biens, mais aussi le souvenir même de leur existence. La restriction est si sévère qu’il ne faut même plus songer à espérer leur présence. Pas un seul comprimé ne circule, pas le moindre remède pour apaiser les maux. Dans ce vide, on se tourne vers la nature, on tente d’utiliser n’importe quelle plante, sans connaissance des effets potentiellement néfastes, dans un geste désespéré qui mélange instinct de survie et ignorance forcée.

Lorsque toutes les alternatives s’épuisent, les choix eux-mêmes deviennent un risque. Et alors, l’existence humaine est suspendue à la fragile ligne entre courage et imprudence, entre nécessité et péril, jusqu’au moment où risquer sa vie devient la seule option possible pour subsister.

C’est cela, la condition imposée à cette communauté par le gouvernement de la République démocratique du Congo. Une persécution si constante et si brutale qu’elle en devient une mécanique, un projet, un programme. Une communauté punie sans connaître son crime.

Aujourd’hui, le Haut-Plateau, terre ancestrale des Banyamulenge, est saturé de militaires. Certains rapports affirment qu’il y en a plus que de civils. Mais quelle armée ? Une armée bâtie de milices baptisées Wazalendo — un nom noble offert à des hommes formés pour tuer, brûler, anéantir. Une armée épaulée par des éléments des FARDC dont la mission officieuse est connue de tous, mais murmurée avec lâcheté : faire disparaître un peuple que la communauté internationale refuse de reconnaître comme victime.

À cette coalition se joint l’armée burundaise, installée illégalement dans les hauts plateaux. Ni mandat, ni traité, ni nécessité frontalière : seulement l’intention froide d’étrangler une population déjà à genoux. Les routes sont coupées, les sentiers piégés. Les drones tournent comme des vautours, frappant tout mouvement humain dans les villages exclusivement banyamulenge. Aucune autre communauté n’est ciblée. Aucune.

Même les FDLR, pourtant vestiges d’une histoire tragique, viennent compléter la meute. Tout converge vers Minembwe. Une cible. Une obsession. Une condamnation. Et pendant ce temps, le Burundi joue une comédie affligeante : il prétend protéger ceux qu’il contribue à submerger. Une mise en scène pathétique pour masquer l’indicible : les mêmes Wazalendo qu’il feint de combattre sont soutenus par ses propres forces. Les drones qui transforment Mikenke et Minembwe en cimetières décollent de l’aéroport de Bujumbura. Voilà le théâtre que se jouent Kinshasa et Gitega : un spectacle de mort, joué avec cynisme, regardé en silence par ceux qui devraient s’indigner.

La communauté banyamulenge n’a plus de recours. Elle n’a plus de force. Elle n’a plus de voix. Elle ne sait plus à quel Dieu se tourner. Même le M23, autrefois perçu comme une éventuelle planche de salut, détourne les yeux. Au lieu de protéger Minembwe, il avance vers l’intérieur du pays, comme si la tragédie d’un peuple n’était qu’un bruit de fond dans le tumulte du Congo.

Que reste-t-il à comprendre ? Que signifie cette indifférence glaciale ? Combien de temps un peuple peut-il hurler sans que personne ne daigne entendre ?

À Doha, au Qatar, se déroulent actuellement des négociations qui, à y regarder de près, s’apparentent davantage à des simulacres qu’à un véritable processus de paix. Cette affirmation ne relève pas du pessimisme, mais d’un constat lucide de la situation. Parmi les parties prenantes, le gouvernement de la République démocratique du Congo se distingue par une attitude manifestement empreinte de mauvaise foi. Tout indique qu’il ne poursuit aucun objectif de paix durable. Pour lui, la paix semble se résumer à l’effacement total de ce qui est associé à l’identité tutsie.

Par ailleurs, ce gouvernement s’inscrit dans une tradition politique marquée par des promesses abondantes mais rarement tenues. À cela s’ajoute l’implication d’acteurs internationaux qui, loin de contribuer à la résolution du conflit, œuvrent à son maintien. Leur objectif réel semble être de garantir la poursuite d’une exploitation illégale et non régulée des minerais stratégiques du pays, ressources dont la valeur attise toutes les convoitises et a contribué à forger la réputation de la RDC. Cette soif de minerais est devenue une justification tacite de nombreux abus, tandis que la communauté internationale adopte une attitude permissive afin de préserver ses propres intérêts au Congo.

Il convient de rappeler que de nombreux accords ont été signés au fil des années — Sun City, Nairobi, Kampala, Addis-Abeba, pour ne citer que ceux-là — tous assortis de textes soigneusement rédigés. Toutefois, la volonté politique de les mettre en œuvre a systématiquement fait défaut. Doha ne fera pas exception : aucune avancée significative ne pourra émerger tant que la volonté d’appliquer réellement les engagements pris ne sera pas clairement affirmée.



Dans l’entre-temps, les drones sillonnent le ciel des Hauts Plateaux d’Itombwe. Ils survolent les crêtes, repèrent les mouvements, puis larguent leurs bombes sur des villages banyamulenge, avec une précision qui dit tout : ce n’est pas la guerre, c’est la traque. Les pauvres paysans, déjà brisés par des décennies de peur, reprennent le chemin de la brousse. Ils reviennent le lendemain, par instinct, par attachement à leur terre — pour repartir à nouveau dès que le ciel rugit. C’est un cycle sans fin. Ils ne peuvent même pas fuir : toutes les routes sont bloquées par des forces qui se sont juré d’être hostiles à tout faciès tutsi. Une hostilité qui n’est plus seulement culturelle, mais presque biologique, inoculée comme un poison, transmise au nourrisson avant même le langage.

La Belgique, dans son paternalisme habituel, continue de jouer au protecteur de la RDC, feignant d’ignorer la profondeur de sa responsabilité historique. À ses côtés, la France a façonné, lentement mais sûrement, une rhétorique qui flirte ouvertement avec l’idéologie génocidaire. Ce langage, autrefois murmuré, est devenu le dialecte courant du pouvoir à Kinshasa. Dans ce décor, toute revendication, toute plainte, toute dénonciation devient automatiquement une « machination du Rwanda ». Le mot suffit à clore le débat, à étouffer la vérité, à délégitimer toute souffrance.

Quant à la question des réfugiés — des milliers d’êtres humains errant d’un pays à l’autre, survivant dans l’humidité des tentes et l’ombre des forêts — elle est enterrée dans les oubliettes. Ni discutée, ni reconnue. Ni même tolérée. Elle gêne. Elle dérange les récits officiels.

Et pendant ce temps, la question fondamentale, la racine du mal, la source du conflit, reste soigneusement évitée. Elle ne figure dans aucun communiqué, aucune résolution, aucune négociation. Personne n’ose la nommer, de peur qu’elle dévoile trop de vérités, trop de responsabilités, trop de mensonges accumulés.

Alors, où va-t-on ? Jusqu’où laissera-t-on cette tragédie se dérouler sous les applaudissements étouffés de ceux qui feignent la neutralité ? Jusqu’à quel abîme faudra-t-il descendre pour que l’on accepte enfin de regarder la réalité en face ?


Le 15 novembre 2025

Paul Kabudogo Rugaba

 
 
 

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