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Le Rwanda au banc des accusés, Kinshasa absous : les contradictions d’une diplomatie partiale

  • Paul KABUDOGO RUGABA
  • il y a 4 jours
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 4 jours

"Le recul que j'ai sur ce dossier me conduit à dire que beaucoup de gens sont successivement à la manœuvre, et après beaucoup de gens finissent par arrêter d'être à la manœuvre, puis d'autres arrivent. C'est ça, tout le problème. Donc il y a un accord de paix qui a été signé à quelques mois, il n'y a pas totalement la paix si on est honnête. Que les États-Unis s'engagent, c'est très bien. Je pense qu'il faut revenir sur les principes, il faut apaiser les choses et essayer de remettre les dirigeants autour de la table avec l'ensemble des médiateurs. En tout cas, je pense que si aujourd'hui tout le monde se précipite, parce que les Américains l'ont fait, à mettre le Rwanda au banc, il y a peu de chances qu'on convainque le Rwanda d'avoir une politique coopérative." Emanuel Macron, lors du   sommet Africa Forward qui s'est tenu à Nairobi, au Kenya, les 11 et 12 mai 2026, coorganisé par la France et le Kenya.


L’interview du président Emmanuel Macron révèle, une fois de plus, toute la complexité, mais aussi toute l’hypocrisie diplomatique qui entoure la crise dans l’est de la RDC. Face à des questions manifestement orientées, construites autour du postulat déjà admis de la culpabilité du Rwanda et du M23, Emmanuel Macron a tenté de maintenir une posture d’équilibre. Une posture prudente, parfois ambiguë, mais qui contraste avec l’attitude de nombreux responsables politiques, médias occidentaux et organisations internationales qui ont depuis longtemps choisi leurs coupables avant même d’examiner l’ensemble des réalités du conflit.

Car aujourd’hui, le Rwanda et le M23 sont devenus les boucs émissaires permanents de la tragédie congolaise. À chaque crise, à chaque offensive, à chaque échec de l’État congolais, les accusations reviennent mécaniquement : Kigali, le M23, les « ambitions expansionnistes », les minerais. Ce narratif simpliste a fini par remplacer toute analyse sérieuse des causes profondes de l’instabilité dans l’est du Congo.

Pourtant, une vérité fondamentale est systématiquement évacuée : la responsabilité directe du gouvernement de Kinshasa dans l’entretien et l’aggravation du conflit. Depuis des années, les autorités congolaises collaborent ouvertement ou tacitement avec les FDLR, groupe armé fondé par des responsables impliqués dans le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994. Cette réalité, pourtant documentée à plusieurs reprises, est rarement mise au centre des débats internationaux. Pire encore, plusieurs discours officiels congolais ont multiplié les menaces contre le Rwanda, dans un climat de haine ethnique devenu progressivement banal dans l’espace politique et médiatique congolais.

Mais le silence le plus grave reste celui qui entoure les violences systématiques visant les communautés tutsi congolaises, notamment les Banyamulenge dans les Hauts-Plateaux de Minembwe depuis 2017, ainsi que les Tutsi du Nord-Kivu et les Hema de l’Ituri. Villages incendiés, massacres, déplacements massifs, discours de déshumanisation, appels à « nettoyer » certaines populations : tous les éléments d’une persécution collective sont présents. Pourtant, ces crimes ne provoquent ni indignation internationale majeure, ni sanctions, ni mobilisation médiatique comparable à celle observée lorsqu’il s’agit d’accuser le Rwanda.

Par ailleurs, l’implication du Burundi dans le conflit échappe presque totalement aux débats internationaux et aux interrogations des médias occidentaux. Pourtant, aujourd’hui, les autorités burundaises participent à un blocus total imposé aux Banyamulenge dans les Hauts-Plateaux. Entre 2021 et 2024, des éléments burundais et leurs alliés ont également été accusés d’avoir pris part à des attaques contre des populations tutsi du Nord-Kivu, avec des massacres, la destruction de villages et l’anéantissement du cheptel, qui constituait pourtant le principal tissu économique et le moyen de survie de ces communautés.

Malgré la gravité de ces faits, ce rôle du Burundi demeure largement absent des grandes discussions diplomatiques, des sanctions internationales et même des rapports médiatiques dominants. Ce silence est si frappant qu’il donne l’impression que certaines interventions militaires régionales bénéficient d’une forme de tolérance, voire de bénédiction implicite de la communauté internationale et des Nations unies, tant qu’elles s’inscrivent dans le narratif géopolitique dominant contre le Rwanda et le M23.

C’est là que se situe le cœur du problème : l’application sélective de la morale internationale. Les États-Unis sanctionnent rapidement un camp tout en fermant les yeux sur les alliances militaires de Kinshasa avec des groupes extrémistes étrangers  ou sur les violations massives des droits humains commises par des forces alliées au gouvernement congolais. Les grandes organisations de défense des droits humains publient des rapports reprenant presque mot pour mot les versions officielles de Kinshasa, sans véritable travail contradictoire ni vérification approfondie sur le terrain. Dans un conflit aussi complexe, cette approche produit non pas de la justice, mais une lecture politique orientée du drame.

Le président Macron, lui, semble avoir compris au moins une chose : on ne construira pas la paix en isolant un seul acteur tout en blanchissant les autres. Lorsqu’il affirme que mettre le Rwanda « au banc » ne favorisera pas une politique coopérative, il reconnaît implicitement l’échec d’une diplomatie fondée uniquement sur les sanctions et la pression unilatérale. Son insistance sur le dialogue régional, incluant non seulement la RDC et le Rwanda, mais aussi l’Ouganda, le Burundi et les autres acteurs concernés, traduit une compréhension plus réaliste des dynamiques régionales.

Cependant, cette prudence française révèle aussi les limites de la diplomatie occidentale. Car si Emmanuel Macron parle de dialogue, il évite soigneusement de nommer clairement les responsabilités de Kinshasa dans la montée des tensions ethniques et dans la collaboration avec les FDLR. Il tente de ménager toutes les parties, sans heurter frontalement le discours dominant occidental qui présente essentiellement la crise comme une agression extérieure contre la souveraineté congolaise.

Or, réduire cette guerre à une simple violation territoriale par le Rwanda est une falsification politique du conflit. La crise de l’est de la RDC est d’abord le produit d’un État affaibli, gangrené par la corruption, infiltré par des réseaux armés, incapable de protéger toutes ses populations de manière égale et toujours  acteur des violences qu’il prétend combattre. Tant que cette réalité sera ignorée, aucune solution durable ne pourra émerger.

L’autre hypocrisie réside dans la question économique. Tout le monde parle de paix, mais les minerais stratégiques du Congo alimentent des intérêts gigantesques. Les grandes puissances, les multinationales, certains réseaux régionaux et des élites congolaises profitent directement ou indirectement du chaos. Dans cet environnement, les principes moraux deviennent souvent des instruments géopolitiques. Les sanctions ne sont pas toujours dictées par la justice ; elles servent parfois des intérêts stratégiques.

C’est pourquoi le M23 doit comprendre que le rapport de force qui lui est opposé dépasse largement le cadre militaire congolais. Il affronte non seulement Kinshasa, mais aussi un système diplomatique, médiatique et économique international qui a déjà construit son récit du conflit. Les concessions exigées du M23 sont souvent présentées comme des étapes vers la paix, alors qu’en réalité, elles servent   à l’affaiblir stratégiquement sans traiter les causes fondamentales de son existence : l’insécurité des populations tutsi congolaises, la question des FDLR, l’exclusion politique et les persécutions identitaires.

Le drame de l’est du Congo est aussi celui d’une vérité fragmentée, manipulée selon les intérêts du moment. Et tant que la communauté internationale continuera à regarder cette guerre à travers des lunettes idéologiques, en désignant des coupables officiels tout en occultant d’autres crimes, elle ne fera que prolonger un conflit qu’elle prétend vouloir résoudre.


Le 13 mai 2026

Paul Kabudogo Rugaba

 
 
 

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