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Une paix sans justice est une guerre différée

  • Paul KABUDOGO RUGABA
  • il y a 4 jours
  • 3 min de lecture


Depuis des mois, les Hauts-Plateaux de Minembwe vivent sous un régime de bombardements quasi permanents. À force de répétition, l’horreur elle-même semble devenir banale. Les drones frappent, les populations fuient, les villages se vident, puis les engins repartent se ravitailler avant de revenir poursuivre leur œuvre destructrice. Le drame est si constant qu’il finit par disparaître des radars médiatiques internationaux. Pourtant, derrière cette monotonie apparente se cache une vérité glaçante : une population entière semble avoir été placée en dehors du champ normal de la compassion humaine.

L’épisode de la visite du CICR à Minembwe illustre cette réalité avec une brutalité presque symbolique. Pendant une année entière, l’une des organisations humanitaires les plus puissantes et les plus respectées au monde n’a pas pu accéder à une population en détresse. Et lorsque la délégation finit par arriver, elle reconnaît, sans gêne apparente, qu’elle n’était « pas autorisée » à venir. Cette phrase, en apparence anodine, est en réalité un aveu politique extrêmement grave. Elle signifie qu’un acteur étatique ou militaire a pu décider qu’une communauté entière pouvait être privée d’assistance humanitaire sans provoquer ni scandale international ni pression diplomatique majeure.

Le plus inquiétant n’est pas seulement le blocage du CICR. C’est le silence qui l’entoure. Car si une telle interdiction avait touché une autre population dans un autre contexte géopolitique, les médias occidentaux auraient parlé de siège humanitaire, de nettoyage ethnique ou de punition collective. Mais à Minembwe, l’indifférence internationale devient elle-même un acteur du conflit.

Cette ambiguïté se retrouve également dans l’attitude des États-Unis. Officiellement, Washington se présente comme un partenaire de paix, un défenseur de la stabilité régionale et des droits humains. Mais dans les faits, son positionnement apparaît de plus en plus aligné sur les intérêts stratégiques de Kinshasa. Les terres rares, les minerais critiques et la compétition géoéconomique mondiale semblent désormais peser davantage que les principes de justice ou les préoccupations humanitaires.

Les États-Unis donnent ainsi l’impression d’avoir abandonné leur posture de médiateur pour devenir un partenaire tacite d’une logique de victoire militaire. Tant que Kinshasa demeure un allié stratégique dans la bataille mondiale pour les ressources minières et l’influence africaine, les exactions commises dans les Hauts-Plateaux semblent reléguées au rang de dommages collatéraux acceptables.

Cette attitude est dangereuse, non seulement moralement, mais aussi politiquement. Car l’histoire démontre qu’aucun conflit identitaire profond ne peut être résolu durablement par la seule supériorité militaire. Chaque tentative d’humiliation collective, chaque bombardement, chaque pression visant à forcer une communauté à capituler sans garanties de sécurité ni justice produit l’effet inverse : elle radicalise les mémoires, nourrit la méfiance et prépare les conflits futurs.

Les manœuvres de Kinshasa révèlent d’ailleurs cette logique ambiguë. Derrière le discours officiel de paix se cache une stratégie de communication destinée à fabriquer l’image d’une reddition politique des Banyamulenge. Les réunions organisées à Baraka, où des notables analphabètes en français sont poussés à signer des documents dont ils ignorent le contenu, ressemblent moins à des négociations qu’à des opérations de propagande destinées à produire une victoire symbolique exploitable médiatiquement.

Le recours simultané aux tracts largués par drones et à la reprise des offensives terrestres le 13 mai 2026 montre que la « paix » proposée n’est pas fondée sur la réconciliation ou la justice, mais sur la soumission. On demande aux Banyamulenge de déposer les armes alors même que les forces qui les combattent incluent des groupes lourdement accusés de persécutions ethniques, notamment les FDLR et certaines milices locales sous le label de Wazalendo alliées. Une telle démarche ne peut être perçue comme un processus crédible de pacification.

Le retrait des forces AFC/M23 de certaines zones, sous pressions des Etas-Unis semble avoir renforcé cette illusion de victoire diplomatique chez les autorités congolaises et leurs alliés. Mais cette euphorie pourrait être trompeuse. Car on ne « gagne » pas une guerre sociale ou identitaire simplement en reprenant un territoire ou en obtenant un soutien international temporaire. Les blessures historiques demeurent intactes tant que les causes profondes — exclusion, stigmatisation, peur existentielle et absence de justice — restent ignorées.

La véritable question est donc celle-ci : le monde cherche-t-il réellement la paix dans les Hauts-Plateaux, ou cherche-t-il simplement à imposer un silence stratégique autour d’une population devenue géopolitiquement gênante ?

L’histoire enseigne une chose fondamentale : on peut censurer des témoins, bombarder des villages, manipuler des récits et même réduire momentanément une communauté au silence. Mais aucune puissance n’a jamais réussi à assassiner définitivement une vérité historique lorsque celle-ci continue à vivre dans la mémoire des survivants.

Le 14 mai 2026

Paul Kabudogo Rugaba

 
 
 

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