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Ottawa 2026 : quand la propagande s’invite à l’université

  • Paul KABUDOGO RUGABA
  • 26 févr.
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 27 févr.

Le 25 février 2026, à Ottawa, dans l’enceinte de l’Université Saint-Paul, un événement présenté comme une conférence académique s’est révélé être tout autre chose. L’ invité d’honneur était Patrick Muyaya Katembwe, ministre de la Communication du gouvernement de la République démocratique du Congo.  Sa présence, dans un cadre universitaire canadien, laissait espérer un échange libre, rigoureux et respectueux des principes fondamentaux du débat académique. Ce qui s’est produit fut l’exact opposé.

Dans un espace censé être dédié à la liberté d’expression et à la confrontation des idées, les règles du débat ont été confisquées. Le ministre Patrick Muyaya a non seulement monopolisé la parole, mais il a également contrôlé à l’avance la liste des personnes autorisées à poser des questions. Cette pratique, incompatible avec l’esprit universitaire, a transformé un espace de savoir en une tribune politique  à sens unique. Des chercheurs, des étudiants et des membres de la communauté scientifique, pourtant présents et désireux de poser des questions légitimes, ont été délibérément réduits au silence.

Dans cette situation de privation de parole, Boniface Mibari Ruhara, qui était parvenu à entrer dans la salle, a, dans un geste courageux, arraché le micro. Après s’être présenté comme ressortissant de la communauté banyamulenge, il a immédiatement été hué par une partie de l’assistance, dans une réaction hostile qui visait manifestement à l’empêcher de poser sa question telle qu’il l’avait conçue. Même le modérateur l’interrompait à plusieurs reprises, contribuant à le déstabiliser et à fragmenter son intervention.

Pour tout observateur académique attentif et impartial, la scène ne laissait que peu de place au doute : il ne s’agissait plus d’un débat libre, mais d’un espace sous contrôle, où certaines voix étaient tolérées et d’autres systématiquement étouffées. Cette séquence révélait un malaise profond et soulevait des interrogations sérieuses sur l’intégrité et la crédibilité d’un événement pourtant organisé dans un cadre universitaire censé garantir la liberté d’expression et la rigueur intellectuelle.

Cette mise en scène soulève une question fondamentale : peut-on encore parler de dialogue lorsque les questions sont sélectionnées par celui-là même qui doit y répondre ?

Dans son intervention, le ministre a développé une rhétorique bien connue, consistant à réduire les origines de la crise congolaise à l’année 1994 ( date à laquelle Le FPR a arreté le genocide des Tutsi au Rwanda),  et à attribuer l’entière responsabilité au Rwanda. Le fait de désigner l’année 1994 comme point d’origine du problème n’est pas anodin. Ce choix révèle une orientation politique précise, celle genocidaires et contribue à construire un récit qui occulte des responsabilités plus larges et des réalités historiques plus complexes. Placer les origines à cette époque, tout en oubliant la mauvaise gouvernance qui caractérise la RDC depuis son indépendance et qui s’est accrue de manière exponentielle sous le régime de Félix-Antoine Tshisekedi, c’est assassiner la vérité.

Cette présentation, répétée depuis des années, occulte délibérément les réalités historiques plus profondes. Limiter l’histoire à ce point de départ n’est pas une simple simplification : c’est une falsification. C’est effacer des décennies de marginalisation, de violences et de contradictions internes. C’est, en somme, assassiner la vérité historique.

Plus inquiétant encore, le comportement observé envers les journalistes présents. Ceux qui tentaient de prendre des notes ou des photos ont été entourés, surveillés et intimidés. Leur travail, pourtant essentiel dans toute société démocratique, a été entravé. Ce climat d’intimidation n’a pas sa place dans une université canadienne. Il reflète des pratiques autoritaires que beaucoup pensaient avoir laissées derrière eux en quittant des régimes répressifs.

Pendant ce temps, à l’extérieur du bâtiment, malgré un froid glacial, des membres de la communauté des Grands Lacs, notamment des Banyamulenge et des Rwandais, s’étaient rassemblés pour exprimer pacifiquement leur inquiétude et leur indignation. Ils n’étaient ni armés ni violents. Ils portaient seulement leur voix, leurs convictions et leur douleur. Leurs slogans réclamaient justice, reconnaissance et vérité.

Le contraste était frappant : à l’intérieur, un discours contrôlé ; à l’extérieur, une souffrance ignorée.

Après la conférence, le ministre a rencontré en privé un petit groupe d’individus, soigneusement sélectionnés, pour des séances de photos. Ces images, sans contexte, serviront probablement à alimenter une narration officielle destinée à montrer une prétendue adhésion ou un soutien communautaire. Pourtant, ces quelques individus ne représentent ni la diversité ni la réalité des communautés concernées.

Cette stratégie n’est pas nouvelle. Elle vise à créer une illusion de normalité, à fabriquer un consentement artificiel, à masquer une réalité plus complexe et plus douloureuse. Une photographie peut capturer un instant, mais elle ne peut pas capturer la vérité.

Pendant que ces images sont prises, la réalité dans les Hauts-Plateaux du Sud-Kivu reste marquée par la peur, les bombardements, les déplacements et l’incertitude. Pendant que l’on parle de communication, des communautés vivent dans le silence de l’abandon.

La question qui se pose aujourd’hui est simple : les universités occidentales doivent-elles devenir des plateformes pour la reproduction de récits officiels non contestés, ou doivent-elles rester des espaces de vérité, de critique et de liberté intellectuelle ?

Les institutions académiques ont une responsabilité morale. Elles ne sont pas de simples lieux physiques que l’on peut utiliser pour renforcer des stratégies politiques. Elles sont des sanctuaires du savoir, fondés sur la liberté, la transparence et l’intégrité.

Permettre que ces principes soient compromis, même temporairement, affaiblit la crédibilité de ces institutions.

Mais au-delà des institutions, c’est à la diaspora elle-même que revient une responsabilité historique. Refuser le silence. Documenter la vérité. Témoigner. Car l’histoire ne sera pas écrite uniquement par ceux qui détiennent le pouvoir, mais aussi par ceux qui ont le courage de parler.

  Le 25 février 2026 à Ottawa n’était pas seulement une conférence. C’était un rappel. Un rappel que la lutte pour la vérité, la dignité et la justice ne se limite pas aux frontières géographiques. Elle se poursuit partout où le silence tente de remplacer la vérité.

Et face à cela, le silence n’est pas une option.

 

Le 26 février 2026

Paul Kabudogo Rugaba

 
 
 

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