Sauver la planète, sacrifier le Congo
- Paul KABUDOGO RUGABA
- il y a 7 jours
- 3 min de lecture

L’Occident se présente volontiers comme le sauveur de la planète. Mais pour prétendre sauver le monde, il lui faut d’abord contrôler le Congo.
La bataille silencieuse qui se joue aujourd’hui en République démocratique du Congo ne relève pas d’un simple différend commercial autour de licences minières. Elle constitue le symptôme d’une recomposition géopolitique majeure, dans laquelle le contrôle des ressources stratégiques détermine les rapports de force de l’économie mondiale du XXIᵉ siècle. Elle met également à nu l’hypocrisie structurelle de la transition énergétique occidentale.
Depuis plusieurs mois, des tensions discrètes mais croissantes entourent l’accès aux mines de cobalt et de terres rares en RDC. Les médias occidentaux ne parlent pas encore de crise : il n’y a ni affrontements armés, ni sanctions officielles, ni déclarations diplomatiques fracassantes. Pourtant, dans l’ombre, une véritable guerre de position s’organise entre acteurs chinois et occidentaux pour sécuriser l’accès à des minerais indispensables à l’avenir énergétique mondial.
Le Congo concentre plus de 60 % des réserves mondiales de cobalt. Il détient également d’immenses quantités de coltan, de lithium, de cuivre et de terres rares. Ces minerais ne sont pas de simples marchandises : ils constituent l’ossature matérielle de la transition énergétique. Sans cobalt, pas de batteries pour véhicules électriques ; sans terres rares, pas d’éoliennes, pas de panneaux solaires, pas de technologies dites vertes. La transition énergétique, érigée par l’Occident en impératif moral et stratégique, repose ainsi de manière structurelle sur ce qui se trouve sous le sol congolais.
Or, le contrôle effectif de ces ressources appartient aujourd’hui principalement à la Chine.
Depuis plus de deux décennies, Pékin a investi méthodiquement dans les infrastructures africaines, négocié des contrats miniers de grande ampleur, construit routes, ports et réseaux logistiques afin d’extraire et d’exporter ces minerais. Les entreprises chinoises contrôlent désormais entre 70 % et 80 % de la production mondiale de cobalt raffiné. Il ne s’agit pas d’un monopole absolu, mais d’une domination structurelle qui place l’Occident dans une situation de dépendance stratégique jugée intolérable.
Imaginons un scénario simple : une crise majeure éclate entre les États-Unis et la Chine — autour de Taïwan, de la mer de Chine ou de tout autre foyer de tension. Pékin décide alors de restreindre ses exportations de cobalt raffiné vers les marchés occidentaux. Aussitôt, la production de batteries s’effondre. Les constructeurs automobiles européens et américains se retrouvent dans l’incapacité de produire des véhicules électriques. Les gouvernements occidentaux, qui ont fondé leur stratégie climatique sur l’électrification massive, se trouvent paralysés. La transition énergétique s’interrompt, non par défaut de volonté politique, mais par pénurie de matières premières.
Cette vulnérabilité est inacceptable pour Washington et Bruxelles. C’est pourquoi, depuis plusieurs années, les puissances occidentales cherchent à reprendre pied en Afrique centrale : nouvelles initiatives d’investissement, pressions diplomatiques pour renégocier les contrats miniers chinois, financement de projets concurrents, discours sur la gouvernance, la transparence et le développement durable. Toutes ces démarches convergent vers un objectif unique : briser la domination chinoise sur les chaînes d’approvisionnement des minerais stratégiques.
Mais ce que les analyses dominantes éludent, c’est que cette bataille n’est pas seulement économique ou géopolitique. Elle est aussi profondément morale — ou plutôt, profondément immorale.
L’Occident présente sa transition énergétique comme une entreprise éthique : sauver la planète, protéger les générations futures, réduire les émissions de carbone. Or, cette morale s’arrête brutalement au seuil des mines congolaises. L’extraction du cobalt en RDC se fait souvent dans des conditions désastreuses : travail des enfants, exposition à des substances toxiques, destruction environnementale, déplacements forcés de populations, pollution des rivières, anéantissement des écosystèmes. Les ONG internationales documentent ces abus depuis des années. Pourtant, ces rapports n’entraînent aucun changement structurel, car le besoin en cobalt prime sur toute considération éthique.
Dans le même espace géographique, une autre tragédie se déploie dans un silence tout aussi assourdissant : l’enracinement et l’internationalisation d’une idéologie génocidaire visant les Tutsi de la région des Grands Lacs. Le déracinement, la persécution ou l’élimination d’une minorité ne constituent pas une préoccupation réelle pour les grandes puissances, tant que l’accès aux ressources stratégiques demeure assuré.
Certaines puissances européennes, notamment la France et la Belgique, cherchent par ailleurs à effacer une honte historique : leur responsabilité morale et politique dans le génocide des Tutsi au Rwanda. Cette volonté de réécriture passe par des manœuvres révisionnistes et par une implication indirecte dans les dynamiques conflictuelles actuelles. C’est dans ce contexte que le Burundi s’est progressivement imposé comme acteur du conflit en RDC.
Les Banyamulenge se retrouvent ainsi transformés en cibles dans un véritable champ de tir géopolitique. Pourtant, cette communauté ne contrôle ni n’exploite les minerais convoités. Elle n’en tire aucun profit. Pourquoi, alors, cet acharnement ? Pourquoi ce martyre, dans l’indifférence quasi totale de la communauté internationale ?
Le silence n’est pas une simple omission. Il est une trahison.
Le 26 janvier
Paul Kabudogo Rugaba




Commentaires